Qui vient boire la nuit ?


Gamelle d'eau sur la terrasse

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3–5 minutes

Qui vient boire la nuit ? Qui vient sur la terrasse étancher sa soif ? Chaque matin je retrouve la gamelle vide. Alors j’ai pris l’habitude de la remplir et de vérifier chaque soir si elle est pleine. Et ce matin, elle était complètement vide comme chaque matin surtout depuis qu’il fait chaud. Et me voilà dans ce lien mystérieux, avec le vide comme signe d’un passage, avec un devoir où naît un attachement sans contrainte entre la bête inconnue qui vient boire et l’homme qui verse à boire.

Il est donc passé

Ce matin encore, la gamelle d’eau remplie hier soir était vide.

Cette gamelle d’eau sur la terrasse où le calcaire laisse ses traces, c’est la gamelle de Galou. Surtout vers la fin, au retour des promenades, souvent, Galou avait besoin de boire.

Je l’entends encore laper à grandes lampées, comme s’il plongeait la tête toute entière dans la gamelle. Je l’incitais à ne pas aller trop vite, pas trop, « pour éviter une torsion de l’estomac » avait dit la vétérinaire. Il avait aussi à boire dans la maison mais il préférait boire là.

Bien que la chatte boive moins et beaucoup plus discrètement, elle s’asseyait parfois légèrement en retrait attendant qu’il ait terminé puis elle venait s’abreuver après lui en toute délicatesse.

J’aurais pu supprimer cette gamelle, il y a de quoi boire pour Isis dans la maison, mais elle est restée et la chatte aime y aller. Bientôt sept mois que Galou n’est pas venu y boire. Et lorsque je la remplis, à ras bord, comme il aimait, je pense à lui. Galou était dans les choses les plus quotidiennes, les plus familières, dans les rythmes de la vie et les habitudes. Quand je posais sa gamelle sur le sol, il venait en se frottant doucement à moi, dans cette tendresse ordinaire qui nous unissait.

Qui passe ?

Depuis que Galou n’est plus là, la plupart du temps, je laisse le portail ouvert. Ici, nous sommes loin de tout dans un hameau perdu.

Au tout début, en rentrant un soir de promenade alors que le chien marchait bien encore, nous avions surpris un chevreuil dans le jardin. Lequel s’était évidemment échappé dans des embardées impressionnantes. Le chien a toujours été dépourvu d’animosité vis à vis des autres animaux, aucun instinct de chasseur mais plutôt de la curiosité. Il était resté impassible et avait ensuite humé partout, méthodiquement.

Je croise de temps à autres dans le jardin des poules faisanes. Les filles viennent souvent à deux tandis que le coq qui se la pète un peu, royal il est vrai, passe seul. Mais ni elles, ni lui, ne videraient la gamelle.

Sur le causse, j’ai déjà croisé des sangliers. Une laie avait hésité à nous charger. Des lièvres, souvent et des renards évidemment. J’ai surpris une genette un matin tôt dans les buissons. L’écureuil a sa serviette ici, entre le noisetier et les noyers, je crains même qu’il n’invite des potes. De là à boire une gamelle entière.

Mais qui vient ? qui passe ?

Parfois j’aime à imaginer que c’est Galou qui revient boire… mais je ne crois guère à la vie après la mort.

Alors j’imagine un chevreuil, une chevrette… et si je rêve un peu plus, une chevrette menant son petit. Mais faut-il avoir soif pour tout boire ! Seraient-ils plusieurs ?

Il faudrait que je me cache et veille une nuit. Je ne voudrais pas effrayer.

Des crétins sortiraient le fusil. Je ne trouve rien de plus émouvant que de penser à l’arrivée de la bête ou des bêtes la nuit. Furtives, aux aguets, longeant la maison discrètes pendant que je dors tranquille.

Isis qui sort parfois la nuit sait peut-être. Et le jeune crapaud qui a dormi sous le piano, en sait-il quelque chose ?

Ce que j’aime ici, c’est vivre au milieu du grand mystère de présences qui nous savent mieux que nous ne les connaissons.

Une relation libre

La bête qui a trouvé de l’eau et qui revient. Elle sent peut-être mon odeur d’homme et la dépasse pour boire. Je ne sais pas si elle construit une confiance, je ne sais si elle a une attente, mais elle a une intention et elle revient.

Ce n’est pas de apprivoisement. Si j’oubliais de remplir la gamelle, la bête chercherait ailleurs et peut-être ne reviendrait pas. D’ailleurs comment a-t-elle su ?

Parfois, le soir, j’entends les chevreuils aboyer dans la colline. Dans les Hautes-Alpes nous entendions les loups.

Si ça se trouve, c’est un enfant sauvage qui vient boire le soir. Victor était de l’Aveyron ! Devrais-je mieux laisser une cruche et un verre sur la table ?

Il faudra que je pense à la remplir ce soir.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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