Quand j’avais peur des vestiaires…

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Vestiaires

Je l’ai un peu raconté l’autre jour, j’ai une histoire compliquée avec le sport. Si le théâtre m’a sauvé, le cours d’éducation physique fut un enfer notamment à cause du passage obligé par les vestiaires. Aujourd’hui encore, des dizaines d’années après, au moment où je reprends une activité physique, il ne faut pas gratter longtemps pour que les sales souvenirs du collège remontent. Et ce que je crains, c’est que des jeunes aujourd’hui continuent de vivre cette peur. Et je réalise que je n’ai jamais raconté à personne « quand j’avais peur des vestiaires« 


En sixième, je n’avais pas dix ans.

À l’école primaire, nous n’avons fait du sport qu’à partir du cours moyen. Le maître formidable nous avait initié au hand-ball. J’aimais ce sport où chacun pouvait prendre sa place, il fallait coopérer. Pour grimper à la corde c’était plus dur : j’étais plus jeune que la plupart de mes copains, je manquais de force. Mais le maître veillait sur chacun de sa bonne autorité débonnaire. Il n’aurait pas laissé surgir les moqueries.

La première classe, au collège, ce fut dans un établissement rural tout neuf où enseignait ma mère. C’était les années soixante dix. Je ne me souviens pas du tout de ce que nous pouvions faire en sport mais je crois que le cours était mixte.

La vie a fait que nous avons déménagé. Je passe les détails : changement de région, nous arrivions en Provence. Je me faisais repérer avec mon accent pointu. L’histoire familiale n’était pas des plus faciles. Le collège réunissait des gamins de plusieurs villages. Nous étions transportés par des bus poussifs qu’il fallait prendre le matin très tôt. Les chauffeurs faisaient hurler Radio Monte Carlo. Les « lascars » s’installaient au fond.

Le sport au collège se passait dans un espace « à part » : le gymnase et ses terrains. Les cours n’étaient pas mixtes. Nous avions le même prof sauf pour certaines activités. Comme je n’avais pas fait ma sixième dans l’établissement, je ne connaissais pas les us et coutumes…

Les premiers quolibets

J’étais blondinet, un peu intimidé. Les premiers quolibets n’ont pas tardé. Dans les cours « classiques », les camarades restaient assez discrets. La présence des filles régulait leurs ardeurs et l’autorité des profs restait malgré tout relativement crainte.

Il y avait bien mon accent pointu, le fait que je sois « parigot ». Mon patronyme favorisait les jeux de mots. J’ai entendu mille fois la chanson « ils ont des chapeaux ronds… » cela courrait comme un bruit de fond, vaguement désagréable, mais supportable.

En sport c’était autre chose et notamment dans les vestiaires.

Le sale quart d’heure des vestiaires

C’est là qu’il fallait se changer. Ils étaient collectifs. Il y avait des douches rarement utilisées. Les profs ne passaient jamais par là. Entre le vestiaire et le gymnase, chaque prof disposait d’un petit bureau. Selon les périodes ou la météo, il y avait des activités prévues à l’intérieur dans le gymnase, ou à l’extérieur. Nous savions s’il fallait mettre les chaussons ou les tennis.

Ça criait. Ça résonnait. Les chaussures crissaient sur le sol.

Quand nous allions dehors, c’était soit courir, soit jouer au foot. Là, le prof se contentait de superviser les matchs à distance. Ne connaissant rien aux règles, j’ai déjà raconté comment assez vite j’avais mis au point une stratégie pour devenir « chef des remplaçants ». Autrement dit : je n’allais pratiquement jamais sur le terrain.

Dans les vestiaires, il fallait trouver sa place. Nous avions des bancs. Il fallait ranger son cartable, gérer son sac de sport, se changer.

Ça parlait foot. Ça parlait parfois filles. Les copains mettaient un temps fou à se changer et jouaient ostensiblement des muscles, traînant volontiers torse nu, blaguant en slip. On pouvait entendre des plaisanteries graveleuses surtout venant des plus âgés d’entre-nous. Ce fut encore plus marqué à partir de la quatrième.

Je ne sais pas pourquoi, il fallait attendre que tout le monde soit prêt avant d’avoir le droit de se ranger dans le gymnase pour l’appel et les consignes. Dans cet espace ouvert à la vue de tous, je me sentais plus protégé que dans les vestiaires, mais c’était relatif.

Ces vestiaires étaient bruyants, puaient. Ils étaient conçus avec des espaces à la fois collectifs mais comme des alcôves, sans compter les douches collectives à part. C’est d’ailleurs cet espace qu’avaient investi les plus grands, parfois plus grands que le prof, prototypes des ados submergés par leurs hormones.

Ça plaisantait, ça jurait, ça mimait la bagarre.

Rien de bien grave, jusqu’à ce qu’ostensiblement, moi et quelques autres, plus fragiles, intéressions le groupe des machos.

Tentatives d’abaisser le survêtement ou le slip, plaquages contre le mur ou le sol. Je découvrais que j’attirais les garçons. Mais ça n’avait rien de romantique et les insultes homophobes ou sexistes fusaient. On me parlait comme à une fille, où plutôt comme si j’avais été la fille « facile », la « petite pute » … Les autres riaient pour se placer du « bon côté ». Il y eut une fois, une scène ouvertement sexuelle alors que nous étions entrés dans le gymnase attendant le prof visiblement en retard. Je fus plaqué sur un tapis par le grand O qui mima de me sodomiser. Ça n’avait rien d’érotique. Je perçus parfaitement son érection et sa violence. Le prof entra, siffla, ne releva pas et lança le cours comme si de rien n’était.

Je me souviens comme si c’était hier, de l’haleine de certains qui me coinçaient. Je vois encore leur bouche hurlant des insultes, leurs dents sales, leur duvet au dessus de la lèvre supérieure, leur regard où se mêlaient mépris, haine et désir. C’était glauque. Je retenais mon souffle.

Il y eut un jour cette scène avec un copain qui faisait partie des « gentils », à l’extérieur. L’un des jeunes machos nous poursuivait, nous lançant un chapelet d’insultes homophobes. Plus courageux que moi, mon copain osa : « — On est peut-être des pédés, mais en attendant c’est toi qui bandes ! » La tenue sportive trahit vite. Notre adversaire fit demi-tour en pestant. Ce fut la seule revanche…

Cette ambiance viriliste, ouvertement homophobe et sexiste ne semblait déranger personne et ne déclenchait aucune solidarité.

Il y eut juste cette fois où deux copains calmes empêchèrent que l’on m’entraîne du côté des douches où s’étaient isolés les machos de service, pas pour se doucher. Visiblement, il se pratiquait là certaines activités et l’on y avait conçu pour moi de sales projets.

Difficile alors d’envisager les activités sportives sereinement. S’il fallait faire des équipes, je ne serais jamais choisi en premier. Je n’étais évidemment pas en confiance.

Tous n’étaient pas comme ça. Mais je ne pouvais rien dire à personne. Ceux qui auraient pu parler n’osaient pas, pour se protéger d’un risque de représailles. Le prof fort peu investi ne voulait rien savoir de ce qu’il ne pouvait ignorer. Il devait acheter la paix sociale et le faisait notamment avec ce foot qu’il laissait pratiquer à outrance sans autre objectif que d’occuper les troupes.

Et cet autre prof

Je me souviens au passage de son collègue. Celui là, jouait « les beaux gosses » et avait pour compagne une très belle prof de sport comme lui. Ils formaient une sorte de couple de la réussite, genre dynamique et performant et s’exhibaient n’hésitant pas à s’embrasser devant nous.

Si j’évoque ce type, c’est que je me souviens très bien du cours de voile où manœuvrant un petit voilier, je manquai de chavirer… sans que cela n’arrive. Au retour, j’eus droit à des insultes de sa part, me fit traiter de « fillette » et autres paroles disqualifiantes et humiliantes… et vous imaginez bien comment cela plut aux copains « courageux » qui trouvaient là comme une légitimation, une validation de leur propre attitude.

Mon prof resta muet. Les autres… Comment aurais-je pu me confier ?

Aujourd’hui ?

Il ne faut pas chercher longtemps aujourd’hui pour comprendre que nous n’avons pas suffisamment avancé. Des jeunes continuent d’être harcelés, agressés par leurs pairs. Tout le monde le sait et les campagnes ne suffisent pas. Il faut résister.

Quelle attention porte-t-on à prévenir, à veiller sur les jeunes dans ces espaces propices aux dérapages ? La question n’est pas tant de légiférer que d’avoir une attitude attentive, bienveillante, protectrice.

Cela passe par l’attention aux personnes, le changement de paradigme, la mixité, la promotion de la coopération plutôt que la compétition. On sait tout ça. Les réponses restent encore timides.

Mais surtout que celle ou celui qui vit cela perçoive que le problème ne vient pas de ce qu’elle ou lui est. Première marche indispensable si l’on veut retrouver l’espoir sans renvoyer la responsabilité à l’individu, sans psychologiser mais en nommant là une nouvelle fois une des conséquences du patriarcat et du masculinisme…

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