Adelin – épisode 021


Adelin

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8–11 minutes

Un déménagement en perspective ?

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Épisode 21

Je crois qu’avec Chien Jaune je suis plus vite dans l’action, je me pose moins de questions. Nous cohabitons depuis peu, on dirait que nous avons déjà nos habitudes.

Il me regarde guettant chacun de mes gestes. Il joue des oreilles, penche la tête quand je lui parle pour comprendre. Il se montre patient, toujours en attente mais toujours partant dès que je lui propose quelque chose à grignoter, de l’eau, une caresse et surtout de sortir.

À nous voir, on pourrait penser que nous nous connaissons depuis longtemps. Il comprend parfaitement quand il faut attendre, la direction qu’il faut prendre, comment se mettre à mon rythme dans la rue. Il fait attention pour traverser. La ficelle qui nous sert de laisse n’est qu’un lien symbolique. Lorsque nous passons devant la grille d’une maison derrière laquelle s’agite et gronde un molosse, il l’ignore superbement, nous pressons le pas, superbes et dignes.

Lors de la petite promenade à la fraiche ce matin, il m’a permis de visiter quelques ruelles et même un petit chemin du quartier dont j’avais oublié l’existence. Il a l’élégance de savoir s’éloigner dans le talus à l’écart des passages pour y faire ses besoins et revient tout fringant, visiblement content que je ne me sois pas sauvé.

De retour dans la chambre, je lui explique tout avec pédagogie. Il écoute la moindre de mes paroles avec une attention soutenue comme les chiens dressés dans les films. Le fait de lui expliquer que je dois rapporter le cahier rouge à Stéphane, qu’il faudra être sage et gentil, m’aide à surmonter la peur qui m’aurait envahi si j’avais eu à me rendre seul dans la famille d’Hélène.

Ce n’est pas que je ne pense pas au fait de m’être ridiculisé l’autre nuit, j’y pense malgré les bonnes paroles de Grégoire, mais au fond, je n’aurai ni à dissimuler mes actes, ni à les avouer puisqu’ils savent.

Je n’anticipe même pas comment les choses vont se passer, qui sera là, ce que je vais dire en rendant le cahier. D’habitude, quand je dois faire quelque chose d’un peu exceptionnel, j’essaie d’imaginer les détails du scénario : le lieu, les personnes présentes, ce que je vais dire, comment réagir. Il m’est même déjà arrivé de répéter à l’avance une visite à un professeur ou au secrétariat de la fac, ce que je dois dire si je rencontre un médecin ou si je dois appeler telle ou telle administration. Je sais que les réponses ou les demandes peuvent varier, alors j’anticipe mentalement les différents dialogues possibles comme si un arbre à choix se visualisait dans ma tête. Il m’arrive plus d’une fois de répéter à voix haute dans ma chambre la façon dont je vais m’exprimer, de chercher les mots, la bonne tournure.

— Bonjour Madame, je viens déposer le formulaire qui nous avait été demandé pour le choix des options.

Quand je répète, je vais même jusqu’à anticiper les gestes. Prévoir dans quelle chemise je mettrai le document et où je rangerai la chemise dans le cartable de façon à ne pas perdre de temps ou donner l’impression que je ne suis pas organisé.

À la boulangerie, je sais à l’avance ce que je vais acheter et je suis plus rassuré si j’ai pu préparer la monnaie à l’avance mettant un point d’honneur à ce que l’appoint soit fait, les pièces déjà prêtes dans ma poche ou dans ma main.

Mais là, je sais que « nous y allons » avec Chien Jaune, je sais ce que j’ai à faire, je ne pense pas vraiment à la façon dont les choses vont se passer.

J’ai juste pris dans le placard un petit sac à dos que je trouve plus commode que le cartable pour aller chez Hélène tout en tenant le chien.

Par chance, ils n’ont pas de chat, ni de chien. Je me demande juste un instant si personne n’a d’aversion pour les chiens chez eux Dans ce cas, on avisera. Je ne vais pas laisser le chien tout seul.

Chien Jaune est tout content de la nouvelle promenade. C’est comme s’il avait compris que nous irions un peu plus loin. Il marche bon pas tout en furetant. Le chemin se fait rapidement.

La maison de la famille d’Hélène est ouverte sur l’extérieur, il y a quelques haies mais pas de grilles ni de murs.

Je remarque tout de suite que Stéphane est dehors penchée sur une plate bande dont elle semble enlever les herbes. Elle nous a vus.

— Oh ! Bonjour Victor ! Mais tu t’es trouvé un chien ? Tu peux le lâcher si tu n’as pas peur qu’il se sauve.

Je retire la ficelle, un peu inquiet de voir comment il va réagir. Chien Jaune fait la fête à Stéphane comme s’il la connaissait. Elle le flatte, retire ses gants de jardinage et tapote ses flancs. Le courant semble bien passer entre eux deux, je suis rassuré.

Elle m’explique qu’ils ont eu un chien qui a vécu quinze ans avec eux, qu’elle les a toujours adorés mais qu’après la tristesse de la perte de leur Léo, elle ne s’était pas sentie le courage de le remplacer. C’était il y a moins d’un an.

Et voilà que Chien Jaune devient le sujet de conversation. Je raconte comment nous nous sommes trouvés et retrouvés, la gare, sa gentillesse. Nous parlons de sa santé, son alimentation. Stéphane me confie qu’il lui reste des aliments pour animaux dont la date de péremption n’est pas arrivée à terme. Ce sera mieux que manger des restes de nourriture humaine. La voilà qui ausculte l’animal qui se laisse faire tout content. Il n’a aucune plaie, aucune trace de coups et par chance ne semble avoir ni puce, ni tique. Elle pense comme moi vu sa maigreur qu’il a été abandonné. Souvent à la sortie du village, au croisement de la nationale, sur une sorte de terre plein, c’est là que les salauds abandonnent leur chien. Elle a dit « les salauds » dans un souffle de rage et une ombre noire est passée sur ses yeux.

— Si tu voulais voir Hélène et Adelin, ils sont partis ce matin à l’aube avec Grégoire qui faisait le taxi pour eux avant de passer aux archives. Ils m’ont abandonnée tu vois. Tu prendras bien un café avec moi ?

Le tutoiement est là, naturel. Et je l’emploie à mon tour sans me poser de questions pour expliquer que je suis venu rapporter le petit cahier rouge.

— Oh, ce n’était pas si pressé ! Merci. Grégoire m’a tout expliqué. Je vais le ranger avec mes archives. On a quand même bien ri l’autre nuit. On a reparlé de toi avec Grégoire et du coup, nous avons eu une idée, lui et moi, ensemble, ça nous arrive souvent, et je voulais t’en parler même si ça peut sembler prématuré. Dans cette maison nous marchons au ressenti. Comment dites-vous les jeunes ? Au feeling. Et s’il y a une chose dont nous dont nous sommes certains, c’est que tous les quatre, nous t’apprécions beaucoup. Figure-toi qu’Adelin a même demandé de tes nouvelles au petit déjeuner, il voulait savoir quand tu allais repasser et ce n’est pas si fréquent qu’il s’intéresse à quelqu’un, bref. Alors voilà ce que nous nous sommes dit avec Grégoire : il se trouve que la maison est grande, et tu n’as peut-être pas remarqué en faisant ta visite l’autre nuit, mais il y a une chambre vide entre celle d’Adelin et celle d’Hélène. On a aussi deux chambres d’amis en haut, nous y allons peu. Je vais te la montrer d’ailleurs comme ça tu comprendras mieux l’idée.

Si ça se trouve je me fais un film, mais l’idée de Stéphane, je la devine, je la pressens. Elle trotte déjà dans ma tête. Il y a des chances que je rêve en direct. Je dois être à côté de la plaque. Voilà Stéphane qui me fait visiter la chambre. C’est une belle pièce, avec un grand lit à deux places, un bureau, une bibliothèque vide et une penderie. Une porte-fenêtre haute et étroite ouvre sur un petit balcon qui domine le jardin. Le soleil entre dans cette pièce dès le matin. Je ne peux m’empêcher de dire que c’est une jolie chambre.

— Elle te plairait ? Voilà l’idée. Parce qu’avec Grégoire, nous nous sommes dit qu’il est un peu ridicule que tu vives tout seul dans ta chambrette au village. Hélène nous a expliqué ta situation. Et nous pensons que tu pourrais tout à fait vivre ici. Vos liens sont assez solides et s’ils devaient se distendre, ça ne ferait pas grand souci. Vous êtes matures tous les deux même si Hélène fait parfois sa comédienne. Adelin serait ravi, je le sais. On ne te demanderait pas de loyer, juste un coup de main de temps en temps, de participer avec nous, pas du tout comme un employé, surtout pas ça, mais juste de contribuer. Tu n’es pas obligé de répondre immédiatement. Et pour le chien ce serait aussi une bonne solution parce que je te vois mal le garder dans ta chambre, surtout avec tes trajets vers la fac. Car tu comptes le garder n’est-ce pas ? C’est certain que ce chien t’a choisi. Ici, il pourrait prendre sa place, il aurait le jardin et je suis souvent là. Qu’est-ce que tu en penses comme ça au débotté ?

— J’étais venu presque confus. Je me suis senti un peu ridicule l’autre nuit c’est vrai. Et puis je venais rapporter le cahier.

— Nous avons pensé que ce serait mieux que tu aies ta chambre à toi, surtout pour tes études, ça ne veut pas dire que tu y serais cloitré bien sûr. Elle a sa petite douche derrière, je ne t’ai pas montré et en même temps je suis certaine qu’Hélène et Adelin ne verront aucun problème à ce que tu utilises leur petite salle de bains. En réalité ça nous ferait simplement plaisir. Et puis tu pourrais essayer au début avant de libérer ta chambre au village, surtout qu’on connaît ton propriétaire et on imagine le prix de ses loyers. Sois à l’aise de dire oui ou non, tu fais comme nous, comme tu le sens.

— Je. Je ne m’y attendais pas du tout. Je n’imaginais pas ça. C’est comme un cadeau inattendu.

— Et puis on pourra parler littérature tous les deux !

Je n’ai même pas besoin de dire oui, elle a compris que c’est oui. Je regarde le jardin depuis le balcon.

Chien Jaune qui furetait dans la maison débarque en frétillant.

— Qu’est-ce que tu en penses Chien Jaune ? Tu nous vois ici ?

Et frisant de l’œil, sentant la joie qui passe dans la maison, le voilà qui jappe comme pour confirmer son accord.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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