« Rien ne t’y oblige. Pourquoi te lèves-tu si tôt le matin ? » Peut-être parce que rien ne m’y oblige. Non, en réalité parce que toujours je me suis levé de bonne heure. Mais pourquoi je me lève ? Pour écrire ? Mais pourquoi écrire ? Pour me demander pourquoi je me lève ?
Enfant
La plupart du temps, toujours en réalité, j’étais le premier levé. Ma mère avait tenté de négocier vers mes cinq ou six ans que je ne vienne pas la réveiller. J’étais si vite en mouvement. Elle racontait qu’un jour vers cinq heures, j’étais venu lui dire : — Tu vois ? Je ne t’ai pas réveillée !
J’allais les pieds nus sur le carrelage de la maison et si personne ne bougeait, si même la chienne dormait, je glissais dans le jardin pour aller voir les fleurs, les pivoines, y plonger la tête. Je me souviens précisément de cette sensation de la rosée sur mon visage, la douceur des pétales. Comme un baiser vivifiant.
Et les premiers insectes…
Enfant, je me levais tôt comme s’il y avait urgence à plonger dans la vie, puis j’attendais les autres. Je me levais pour attendre les autres.
Adolescent
J’aimais le calme de la maison, prendre un livre, et l’été descendre là aussi au jardin où la grand-mère maternelle arrosait ses fleurs. Je pense qu’elle aurait bien aimé rester tranquille et seule à méditer. Mine de rien, elle s’était probablement réveillée juste avant moi. Je lui imposais trop souvent mon bavardage puis c’était le petit déjeuner, son luxe de tartines grillées, de thé ou de chocolat. J’aimais rester un long moment à la grande table de la cuisine, voir arriver les autres au fur et à mesure. La tête ébouriffée des cousins, celle embrumée des tantes qui semblaient émerger presque douloureusement de leur nuit mystérieuse alors que j’étais frais dès le saut du lit. Mon grand-père arrivait lui étonnamment assez tard. Il sortait de sa nuit comme on rentre du travail.
Adulte
J’ai conservé toujours l’habitude de me lever tôt. Que ce soit pour accueillir les autres à la maison ou travail. Arriver le premier. Ne pas manquer.
De ce que l’on pourrait désigner comme entrain, se lever tôt est aussi la peur que l’histoire de la journée commence sans moi. C’est juste une peur d’abandon ça. Une peur d’orphelin.
Je suis maintenant un véritable orphelin, on se sent beaucoup plus libre, mais longtemps, j’ai été un orphelin doté de parents vivants. Je crois que j’ai mis ça quelque part dans une chanson. Peut-être que je me levais tôt pour vérifier que celles et ceux qui avaient dormi là étaient vivants, présents. Vérifier le rôle de chacune et chacun. Vérifier ma place. Qu’on m’avait vu. Chaque matin, d’une certaine façon, je fais l’appel. Je vérifie qui est là, que je suis là. Comme je le faisais en classe… Se lever tôt est une inquiétude, un besoin de se rassurer, de tout préparer à l’avance, des respirer la journée avant d’y plonger trop vite…
Je n’ai jamais compris celles eu ceux qui sautent du lit au dernier moment et sont en action à la minute, sans se poser de question. Ils s’enfuient. Ils se passent très bien de nous pour faire ce qu’ils ont à faire.
Vérifier que je suis vivant ?
Peut-être bien que je me lève tôt encore pour vérifier que je suis vivant, ou pour en témoigner.
C’est comme cette histoire d’écriture. Pourquoi écrit-on ? Yolaine Destremeau a écrit un texte fort là dessus. Elle termine par « J’écris parce que je n’ai plus le choix. »
Anne Sylvestre chantait, « écrire pour ne pas mourir »
Écrire pour ne pas mourir
Écrire, grimacer, sourire, écrire et ne pas me dédire, dire
Ce que je n'ai su faire
Dire pour ne pas me défaire, écrire, habiller ma colère
Écrire pour être égoïste
Écrire ce qui me résiste
Écrire et ne pas vivre triste et me dissoudre dans les mots
Qui soient ma joie et mon repos
Écrire et ne pas me foutre à l'eau
Et me dissoudre dans les mots
Qui soient ma joie et mon repos
Écrire et pas me foutre à l'eau
Écrire pour ne pas mourir
Pour ne pas mourir
© Anne Sylvestre
Si je me lève pour écrire, n'est ce pas vain et vaniteux ?
Vain, parce qu'écrire ce n'est pas vraiment vivre, vaniteux parce que je ne parviens pas à me dépasser dans l'écriture.
Pourquoi se lève-t-on le matin ?
Ce sont les hormones ! La corticotrope ou je ne sais quoi … Parfois je me plains de la chatte qui me tape sur le bout du nez à quatre heures ou du chien qui demande à sortir trop tôt. Mais s’ils ne bougent pas, je suis en piste, je m’engage dans la journée…
S’il ne faut pas chercher un sens à sa vie, il faut donner un sens à ce que l’on fait. Au moins pour avoir une journée réussie. Interroger ses gestes. Pourquoi je fais telle ou telle chose avant même d’énumérer toutes celles que je ne fais pas.
Les projets ne manquent pas. Mais ils se concurrencent les uns les autres. Et s’ils se concurrencent les uns les autres, c’est que je ne les interroge pas assez dans leur nécessité, dans leur urgence, dans ce que j’en attends : là j’ai un opuscule que j’ai débuté, j’ai facilement en tête un poème, une chanson, une histoire… mais je n’interroge pas assez ce que j’en attends.
Quelle est mon intention ? Le projet n’est il pas souvent une façon d’éviter de s’interroger ?
Si je me lève le matin, n’est pas parce que sinon je risquerais de ne plus me lever ? Ou si je me lève tôt n’est ce pas pour ne pas risquer d’avoir la tentation de ne pas me lever ?

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