La chanson du mal aimé d’Apollinaire

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Lune
3–4 minutes

Peur de rien, après Verlaine hier, « La chanson du mal aimé » d’Apollinaire est une sorte de monument, aussi étrange que complexe. Est-ce une chanson ? Ferré en fit un oratorio. Est-ce un poème à lire ou à déclamer ? J’ai osé une version. Je pourrais en faire une toute autre.


Apollinaire

Il osa mettre en avant le calligramme, il employa le premier le mot de « surréalisme », il vint toucher tout ce que l’Art allait inventer en son époque féconde. Il heurta sa vie à la guerre… Une sorte de force, de détermination et de tristesse sourde mais dans le même mouvement ce lien profond avec la poésie depuis Marot. Des images. Plus que de vouloir décrypter les effets, les allusions, il faut aller puiser aux images. Pour moi c’est un texte qui est à la fois théâtral et surtout cinématographique. Je pense aux premiers films en noir et blanc. Il semblerait presque improvisé, il est terriblement savant.

L’audio

Enregistré sur le fil, deux erreurs de lecture se sont glissées au moins… preuve de la difficulté du texte quand on se laisse emporter… mais en écoutant diverses interprétations, j’ai vu que je n’étais pas le seul…

Le texte

à Paul Léautaud
Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.


Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa sœur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique

Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant

C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même

Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revînt

L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle

J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux

Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre

J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisés

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus

Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses

Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour à voix virile
Au moment d’amour de l’année

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Léo !

Mieux que les pédagogues du Lycée, Léo Ferré, c’est bien lui qui fut mon maître en poésie et me mena vers les poètes. Son oratorio n’est pas le plus facile.

À plusieurs voix

Radio France a su retrouver une interprétation théâtralisée à plusieurs voix. Époque où l’on savait monter des œuvres radiophoniques avec une certaine ambition.

Sur France Culture .

ou celle forcément de Dominique Vella


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