Nous peinons à accepter l’impermanence des relations au risque de refuser tout attachement. Progressive ou violente, l’impermanence va s’imposer forcément. Vouloir « retenir » est un leurre. Il faut accepter cette transformation comme une expérience pour cheminer vers sa propre liberté. Un apprentissage infini.
La promesse
C’est le chien qu’on adopte en oubliant volontairement qu‘il ne vous survivra pas. Certain·es désespéré·es vont jusqu’à empailler leur animal pour le garder « pour toujours »…
C’est l’ami « pour la vie » de la cour d’école ou le cœur gravé dans un arbre.
Mais l’ami va grandir, partir peut-être, rencontrer d’autres personnes et changer au point de devenir méconnaissable. Les retrouvailles des « copains d’avant » sont souvent difficiles car chacun·e projette une image déformée.
On a pu compter pour des personnes oubliées, et réciproquement.
Le contrat de mariage, exige prudent l’engagement et envisage déjà ses conditions, « au cas où ».
C’est l’enfant auquel on donne la vie et sur lequel nous projetons des attentes.
Les notaires qui ont inventé le temps long pour traiter leurs affaires fondent leur métier sur l’impermanence.
Combien de crimes commis au nom du refus d’admettre l’impermanence des sentiments ou du simple fait que personne ne possède personne, n’a de droits sur personne ?
Nous partons souvent sur ce malentendu.
Marc Ogeret dans sa merveilleuse chanson « Qui de nous deux ? » chantait son inquiétude et son amour.
Qui de nous deux,
Partira le premier,
Qui de nous deux,
Ira vers les cyprès,
Dormir près du soleil
Entre les oliviers
Qui de nous deux,
Restera le dernier
A regarder le ciel,
Tout au long des années,
Entre les oliviers
Sans amour on n’est rien du tout
Pourtant nous savons que nous avons besoin de liens, pour mille raisons. Sans attachements, pas de création, pas d’échanges, probablement pas de progrès collectif possible.
La passion prend le risque de se heurter au temps long. La fusion que l’on se brûle les ailes. On commence juste à légiférer sur le fait qu’il n’y a pas de « devoir conjugal ». Jeter son dévolu sur une personne, que ce soit amicalement ou amoureusement exige le consentement, non seulement par respect de l’autre, mais de soi.
On croit être sincère, on se leurre parfois. On ne peut être le sauveur de personne, ni transformer personne.
Rien pourtant n’est plus beau que l’élan partagé, l’élargissement offert par la rencontre d’un univers, ce que l’on explore à deux, que l’on crée, le souvenir que l’on pourra évoquer longtemps…
On attend des signes, mais « l’habitude nous joue des tours » chantait Maxime Le Forestier.
Avec l’âge des questions terribles peuvent surgir. « — Qui as-tu le plus aimé ? »
Chaque relation répond à une histoire, une étape, un moment donné. Le hasard y croise un ensemble de conditions qui ont rendu la rencontre possible et son développement dépend de mille facteurs qui ne relèvent pas tous stricto sensu du choix personnel. Ce n’est pas juste une question de consentement mais plutôt d’accord (comme un accord musical peut-être plus ou moins évident ou dissonant… encore que la dissonance soit aussi utile à nous dire parfois.)
Amis, amours… ma chance personnelle fut de rencontrer des personnes d’univers très différents. Et j’ai beaucoup appris. Aimer c’est comme voyager. La traversée est plus ou moins longue et intense.
Impermanence des relations
Il y a cet ami qui peut rester des années sans m’appeler. Nos retrouvailles restent toujours complices, sans jugement. Probablement parce que nous nous accordons cette liberté totale de vivre nos vies tout en restant reliés.
Mais des amis se sont perdus dans les limbes.
Des personnes que l’on pensait connaître sont devenues des étrangères. Difficile d’envisager de refaire le chemin. Ou bien, on se limite à jouer les « anciens combattants » et évoquer des souvenirs. Une relation se construit dans le présent.
Éloignements, liens distendus. La mort brutale peut nous laisser dans une solitude abrupte.
La pire expérience que j’ai eu à connaître de ma vie fut le suicide de l’être aimé. Il a fallu du temps pour accepter de ne jamais tout comprendre de cette fin tragique et surtout ne pas s’y projeter.
On peut aussi découvrir la perversité d’une relation toxique où l’autre va jouer à tirer les ficelles affectives, réactiver la dépendance jusqu’à ce que vous trouviez le courage pour deux de vous émanciper et de rompre.
L’expérience permet d’allumer les signaux au tableau de bord. S’il ne faut pas retomber dans les vieux schémas, il ne faut pas se priver pourtant des joies de l’inattendu.
Pars ! Ne te retourne pas !
La chanson d’Higelin courageuse, se termine tout de même par un « reviens moi, vite ! » presque contradictoire avec la liberté supposément donnée.
Thiéfaine disait « je t’en remets au vent » pour libérer son amour de lui-même. « à mettre sa vie en musique on en oublie parfois de vivre » confiait-il pessimiste et négatif sur lui-même.
J’ai connu plus d’une « veuve joyeuse » pourtant, renaissant après la mort d’un mari qui avait pu verrouiller sa propre vie.
Notre difficulté est d’accepter sans remords ni culpabilisation de soi ou d’autrui qu’une histoire terminée n’est pas un échec. C’était un moment, unique et qui a permis une transformation. Une relation est riche à la fois de ce qu’elle permet de vivre dans le présent et de ce qu’elle transforme en nous.
Nous n’avons guère appris à nous séparer (même le divorce à l’amiable reste complexe). Quelquefois des séparations se font par l’éloignement doux, d’autres fois elles sont plus marquées.
On devrait se dire qu’une relation est toujours évolutive, à durée forcément variable et imprévisible. Cela ne lui nuit pas mais invite encore une fois à bien vivre ce que l’on peut vivre et créer dans le présent, dans le moment.
Certaines relations se créent et se renouvellent d’elles-mêmes, d’autres s’épuisent sur le fil du temps. La liberté de l’autre comme la sienne, le respect, l’accord avec ses propres valeurs ne doivent pas être oubliés.
On dit souvent « faire son deuil » d’une relation. C’est peut-être une approche restrictive. On a le droit de se remémorer les bons moments sans les regretter. C’était, c’est passé. On a le droit -si ce n’est le devoir- de laisser l’autre libre pour se libérer soi-même.
Il y a une différence entre se mettre en attente d’un signe de l’autre et prendre comme un cadeau le signe qu’iel va donner.
On ne peut s’enraciner dans l’autre sans que ce ne soit aux dépends de l’un ou de l’autre. On s’accompagne, deux chemins peuvent se croiser, se mêler, mais chacune, chacun y fait sa trace, débroussaille et chemine. Il n’est pas utile de s’en effrayer. Vouloir retenir à tout prix c’est la promesse vaine de celui ou celle qui reste dominé·e par une forme d’addiction ou la crainte de devoir assumer le regard social.
Il faut accepter la métamorphose et que tout cela ramène à la vie, à l’instant. Avec la part de mystère et d’inattendu que l’on trouve en l’autre et l’indicible joie de la vie avec l’autre. Et puis un jour, une autre histoire va s’écrire. C’est ça qu’est chouette !

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