L’âne, le chien et les enfants

Champ

Un poème qui ne doit surtout pas faire joli, compte tenu des circonstances.

L’inquiétude taraude
Plus sûre que l’usure
Malédiction qui cherche sa proie et broie

L’âne tout à l’heure avait si peur du chien
À la douceur de ma voix, il baissait ses oreilles

Nous l’avons laissé seul dans son champ
Dans son désarroi
Reverra-t-il seulement quelqu’un ?
J’ai emporté des morceaux de sa solitude
Comme un blasphème à notre amitié

Je voudrais écrire des mots qui me consoleraient assez
J’attends le retour des voyageurs
Dans le vertige insensé
Je pense à la peur

Que peuvent-ils faire du petit corps des enfants morts ?
Mes affamés du désert,
Mes petits morts

Il ne faut pas que ça rime
Il ne faut pas que ça rythme autrement que la mélopée des chagrins
Surtout que rien ne risque de faire joli dans l’évocation morbide !

Des femmes pleurent consciencieusement, avec ce qu’il faut de plainte
Puis elles rentrent chez elles et c’est là qu’elles sont dévastées

Une chaise vide est plus triste qu’une photographie

L’âne tout à l’heure avait peur du chien
Les enfants auraient aimé jouer avec l’âne
Les enfants auraient aimé, oui, avec le chien

L’âne dans son champ
Les enfants sous les bombes
Et mes mains pour clore leurs tombes

Mes mains insignifiantes qui ne sauvent plus rien
Ni de l’amitié de l’âne
Ni de la vie des enfants

Le chien me conduit résolu, dans une théorie d’odeurs lourdes
Où le pétrichor se mêle à l’argile rouge

Où allons-nous ? Le sais-tu ?
Ta sagesse tendre parée de vertu
Les enfants tu les aimes à la cadence de ton rire
Tu jouerais bien avec eux dans l’herbe du jardin
Ils restent reclus sous les bombes et ça ne rime à rien
Ils meurent et je me tiens droit dans la boue de ma honte