Voyage en 4CV

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Une nouvelle crue

Chaque semaine d’été retrouvez une nouvelle courte et crue qui se lit en moins de 7 minutes.

Avec « Voyage en 4CV  » découvrez le voyage incroyable de deux enfants qui fuguent au volant de cette petite voiture.


Voyage en 4CV

Elle était garée dans un recoin derrière la maison. Profitant que la mère dormait, Jean m’avait envoyé chercher la clé.

Je savais qu’elle était rangée dans le tiroir de la petite table sous le gros téléphone en bakélite noire. Je n’eus pas de difficulté à la piquer. Je tremblais un peu. Je sortis le plus discrètement possible. Dehors, il faisait chaud. Tout était silencieux.

Jean m’attendait déjà assis derrière le volant. Il était grand mais le siège était bas. Son nez atteignait à peine le niveau du pare-brise. Il avait un peu plus de dix ans, donc plus âgé que moi. C’était pour ça qu’il avait pris le volant d’autorité, m’assurant que je pourrai conduire plus tard, que la route serait longue, infinie même.

Je m’assis à l’avant à côté de lui et lui confiai la clé. Il l’inséra puis la tourna. Mais la 4 pattes voulait pas démarrer.

— Allez ! Réveille toi espèce de vieux crapaud !

Rien à faire. La « motte de beurre » voulait pas se mettre en route. Il faut dire que ça faisait un bail qu’elle n’avait pas roulé depuis que l’oncle Onésime s’était tiré aux States dans des circonstances mystérieuses.

Pépé avait retrouvé un vieux flingue entouré d’un tricot de peau sous le siège du conducteur. Puis il était mort dans son atelier car le coup était parti. Comme la mémé ne voulait pas trop raconter aux flics comment les choses s’étaient passées, il avait fallu payer un coup à boire au docteur et qu’on l’enterre dare-dare, le pépé, pas le docteur, à côté de tante Estelle. Tante Estelle c’était la sœur de mémé qui s’était suicidée quand pépé l’avait quittée pour mémé, soi-disant. Soi-disant, parce que j’avais vu une photo d’Estelle, elle était canon… alors que mémé ressemble plus à une pomme ridée qu’une star des catalogues.

Mais la bagnole démarrait pas. Alors, c’est moi qui ai eu l’idée de la manivelle. Je me suis souvenu de ça. Mais Jean n’a pas voulu bouger du volant. Du coup j’y suis allé et c’était dur. Quand elle a démarré je l’ai senti dans mon épaule.

— Tu crois qu’on va avoir assez d’essence ?

La voiture faisait un gentil ronron.

Jean avait piqué un bidon à la ferme du Ptit-Clou. Heureusement qu’il ne l’avait pas choppé, sinon il aurait eu des ennuis.

— Oui ! Mais faut pas tarder, sinon ta mère va se réveiller !

— Avec tout ce qu’elle a descendu, ça risque pas.

Nous avions trouvé une vieille carte avec les petites routes. Jean avait dit que pour pas se faire gauler par les gendarmes, fallait prendre les chemins forestiers et les petites routes en évitant les villages. Il avait tout appris par cœur mais la carte était sur le siège arrière avec le panier où j’avais mis une réserve de pommes, de chocolat, une bouteille de lait, trois bananes, de la ficelle au cas où et un reste de saucisson. Jean voulait que j’apporte de la bière mais la mère avait bu toute la Valstar. J’avais même pris une couverture et deux oreillers pour la nuit. La couverture sentait un peu le chien car c’était celle de Némo mon épagneul, mais c’était pas grave. J’aime bien Némo et Jean aussi.

La voiture décolla. Elle tremblait un peu. Jean fit craquer les vitesses. Il s’était entraîné à l’arrêt mais c’était pas pareil sur la route. Il y avait des gravillons qui crissaient. Il faisait déjà chaud. Je me pinçai les doigts en ouvrant la fenêtre. Un chat traversa et Jean fit un sacré écart. Il gueula.

— Merde alors ! Préviens moi quand il y a un chat ou quelque chose !

Je voulais lui dire que c’était à lui le chauffeur de regarder quand même. Mais il me dit que j’étais copilote et que si je voulais conduire après, fallait que je sois attentif.

Je me concentrai. Je l’avertis qu’il fallait tourner derrière le bosquet si on voulait prendre le chemin de la forêt. Il braqua brusquement. Le chemin était à moitié défoncé. Surtout, il y avait de grosses ornières, des pierres et parfois des flaques vertes. J’essayais de le prévenir autant que je pouvais. Mais ma voix tremblait à cause du chemin. Un moment la voiture se trouva relevée sur le côté droit, presque à la verticale. J’ai vraiment eu la trouille qu’on fasse un tonneau. Jean accéléra et le chemin redevint plus plat.

Quelques minutes plus tard, je vis comme une grosse forme noire penchée au milieu du chemin. Le temps que je prévienne Jean, il eut tout juste le réflexe d’arrêter la 4CV. C’était « la sorcière aux chats » comme on l’appelait. Je ne pensais pas qu’on était déjà si loin. Elle habitait toute seule au fond des bois avec une quarantaine de chats. Les plus courageux, ou les plus fous, faisaient appel à elle quand il y avait une maladie grave ou des gens avec des grosses douleurs comme des brûlures. Elle n’avait plus qu’une dent. En haut. On était déjà venus la taquiner en vélo avec les copains de l’école, mais tout seul ou même à deux, j’aurais jamais osé. Elle tapa au carreau de Jean. Heureusement, il n’avait ouvert la fenêtre que de quelques centimètres. Je vis les gros doigts sales avec des ongles crochus s’infiltrer dans la voiture. On ne comprenait pas ce qu’elle disait mais elle commençait à arriver à pousser la fenêtre. Elle grommela qu’on était trop jeunes pour avoir le permis et qu’il fallait lui donner de l’argent ou à manger sinon elle allait nous dénoncer. Ni une ni deux, je pris une pomme et une banane de la réserve et lui lançai. Elle les attrapa au vol comme un singe. Jean accéléra et fit de nouveau grincer une vitesse.

— Fonce ! Fonce !

Il fallait échapper à la sorcière mais surtout j’avais vu dans le rétroviseur le Ptit-Clou et ses frères qui arrivaient au loin sur leurs mobylettes.

Jean accéléra furieusement, passa la seconde puis la troisième. Je voyais les autres s’éloigner comme des petits points. L’un d’eux tomba. La sorcière levait les bras aux ciels. Je crois bien qu’ils ont eu peur.

On a roulé. Longtemps. Jean était vachement concentré. Comme il ne voulait pas qu’on se fasse attraper, il était décidé qu’on ne s’arrêterait pas. Je lui coupais des petits morceaux de pomme ou de banane et je lui donnais en essayant de ne rien faire tomber. Quand même j’étais fier de Jean qui ne relâchait pas son attention. On prenait des chemins de forêt, des petits bouts de route départementale. À un moment, comme les deux Dupondt dans Tintin, on s’est rendu compte qu’on tournait en rond car il y avait une peau de banane sur le goudron, on a repris une autre route au croisement suivant.

Le premier problème ça a été pour pisser d’abord. Comme Jean ne voulait vraiment pas s’arrêter, j’ai dû faire comme je pouvais par la fenêtre. J’en ai un peu mis sur la voiture mais avec le vent et la vitesse c’était pas facile . Du coup, Jean eut envie de pisser à son tour. Mais là c’était encore plus compliqué. Il ralentit un peu pour que je puisse glisser mes pieds à la place des siens puis prendre le volant le temps qu’il pisse à son tour. En plus il se cognait à moi et j’avais du mal à rouler droit, je ne voyais presque rien. Il me tomba dessus. Je failli mourir étouffé et je parvins à rejoindre mon siège.

Les heures passaient, le jour s’assombrissait mais Jean refusait de s’arrêter. En plus, c’est vrai qu’on arrivait dans des campagnes un peu bizarres, des endroits qu’on ne connaissait pas. De temps en temps de gros chiens noirs traversaient la route. Je commençais vraiment à fatiguer. Je réussis à passer à l’arrière pour m’allonger un peu sur la banquette.

— On est mieux loin des parents non ? Tu vois qu’on l’a notre aventure ! On est enfin partis, tous les deux comme des frères. On reviendra jamais.

— Mais Jean, comment on va faire quand on aura mangé toutes les réserves ?

— Je travaillerai. Je fais grand. En plus avec l’auto, je pourrai faire le taxi. Au début on dormira dedans et puis après on pourra construire une cabane dans une forêt ou même réparer une maison abandonnée.

— Tu crois qu’un jour on y invitera nos parents ?

— Invite les tiens si tu veux, moi, il n’en est pas question. De toutes façons mon père ne voudra jamais. Tout ce qu’il sait faire c’est me donner des coups de ceinturon.

— Moi ma mère, elle picole tout le temps c’est pas mieux. Peut-être on pourra faire venir mon chien un jour. Et ma sœur…

— Oui, ton chien, mais ta sœur, la vie dans une cabane abandonnée, c’est pas trop pour les filles tu sais…

— Oui tu as raison, en plus, elle voudra toujours me commander comme la mère…

— On est partis pour la liberté ! Tu sais, pour être enfin libres parce qu’ils ne comprennent rien. Nous on veut faire ce qu’on a envie. Avoir une maison des animaux et fumer.

Je savais que Jean avait déjà fumé avec le Ptit-Clou. Pas moi.

On discutait bien et la voiture roulait tranquille. Je me suis assoupi un peu mais Jean me réveilla brutalement.

— Les soldats ! Les soldats !

C’est là qu’on a compris qu’on était arrivés en plein milieu du champ de bataille. Les deux armées étaient placées chacune de son côté de la route qui était une sorte de frontière. Ça tirait de toutes parts. Les gars s’envoyaient des obus, des grenades. Il y en avait à pied, il y en avait sur des chevaux avec des épées et il y avait même des chars.

Heureusement Jean avait réussi à freiner à temps et nous garer discrètement dans un coin. On a contemplé les deux armées qui s’envoyaient des bombes de part et d’autre sans gagner un centimètre. Quel déluge ! Quel bruit ! Heureusement personne ne faisait attention à nous. Mais il était impossible de passer au milieu d’eux et de risquer de se prendre une balle, une grenade ou un obus. On est courageux, mais pas fous.

C’est pour ça que pour cette fois, on a été obligés de faire demi tour et rentrer à la maison. De toute façon la mère dormait encore. J’ai remis la clé. Dans le tiroir.

une 4cv de dos , elle est jaune ou "pot de beurre"
Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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