Une jeunesse pas catholique

Je vous dois un aveu

Je n’ai pas été élevé dans la religion, je n’ai pas été baptisé. Ni dans une religion, ni dans une autre. Je suis pourtant né à une époque, le début des années soixante, où ne pas être baptisé sans être un acte excessivement militant relevait tout de même d’un choix assumé des parents.

Les miens avaient été élevés tous les deux dans la religion catholique. L’un avait fréquenté l’école privée, l’autre était même devenue guide de France. Je pense que ma mère a été traversée assez fortement par les questions de la Foi. Si elle s’est séparée de la religion, elle s’est beaucoup intéressée à la spiritualité. L’hindouisme ou le bouddhisme n’avaient guère de secrets pour elle. Elle a pu s’intéresser au soufisme. Mais tout cela plus sur un versant philosophique que religieux.

J’ai cru comprendre que mon père avait eu quelque souci avec l’un de ses professeurs curés à la main trop baladeuse. Si j’en crois la légende, il se serait pris une claque par son propre père en tentant de lui révéler la chose. Inavouable, inacceptable, impossible à entendre… peut-être en conçut-il quelque aversion pour la soutane ?

Je n’ai jamais eu d’explications sur le fait que nous n’ayons pas été baptisés ma sœur et moi. S’il pouvait y avoir une vision critique du clergé , je n’ai pas été élevé pour autant dans un anticléricalisme primaire.

Si les deux branches familiales de mes ancêtres étaient catholiques, il me semble que l’esprit était différent de chaque côté.

Du côté de mon père, je ressentais des pratiques religieuses plus liées aux habitudes, à la respectabilité. Je crois que le grand-père avait des engagements politiques qui supposaient que l’on s’affirme publiquement comme bon chrétien. Les seules manifestations de l’expression religieuse se traduisaient par la présence de crucifix dans la maison, je crois me souvenir qu’il y en avait un dans les toilettes, ce qui à la réflexion me parait bizarre, la fréquentation de la messe notamment pour mon oncle et ma tante.

Ils n’emmenaient parfois à la cathédrale le dimanche quand c’était les vacances Je m’emmerdais ferme mais le suisse dans son uniforme chamarré m’amusait et m’épatait par son autorité. “Assis – clac ! debout – clac ! Assis “.

Les coups de canne claquaient vigoureusement sur les dalles de la cathédrale. Je ne voyais pas grand chose, il faisait assez froid et humide, cela ne sentait pas très bon, un mélange d’encens et d’aisselles rances. Je me souviens une fois d’avoir eu la chance, avec un autre oncle de rencontrer l’organiste. J’étais impressionné. Beauté et puissance de l’instrument. Clavier gigantesque dont le petit gars jouait de tout son corps entier ébranlant la majestueuse cathédrale. A cause de mes lectures, cela me renvoyait au Docteur Albert Schweitzer médecin et organiste dont j’avais lu l’histoire… sauf que celui-ci était pasteur et protestant.

Du côté maternel, si son époux est resté longtemps muet sur les questions de la religion, c’était un scientifique, un rationnel, ma grand-mère se montrait croyante, écoutant la messe à la télévision le dimanche, s’y rendant parfois seule, se disant jésuite par son approche. Il y avait incontestablement un véritable humanisme qui l’animait et qui fut renforcé par son expérience de la vie. Elle sut s’affranchir de certaines conventions, poser un regard critique y compris sur le Pape et les évêques dont certaines positions l’agaçait. Elle était abonnée à “La vie catholique”. J’en ai lu des dizaines de numéros. L’hebdomadaire se montrait ouvert et tolérant. Les enfants de la maison accédaient aussi aux publications de Bayard Presse. Tout un univers plutôt coloré, optimiste, humaniste et joyeux non sans un certain idéalisme.
C’est dans cette même branche familiale que je découvris un oncle croyant lui aussi mais musulman. Il était si discret avec ses prières que je me sentais toujours un peu honteux de le déranger par mégarde. Jamais il n’aura emmerdé personne avec sa religion, pas même ses propres enfants. Immense tolérance. et tout le monde cohabitait fort bien dans une époque où le blasphème venait facilement. Les disques de Brassens tournaient de temps en temps sur le phonographe du salon. Non, ils n’était plus à manivelle…

Pas baptisé ? Impossible ! tu serais mort !

J’entends comme si c’était hier cette conversation avec les copains dans la cour de l’école.

J’étais épaté de l’effet que ma révélation avait pu avoir sur mes camarades de classe réunis autour de moi comme une bête de foire. Certains incrédules étaient allés chercher les autres. Il fallait voir cette provocation dont j’étais capable !

Si ! si ! je vous jure, je n’ai pas été baptisé, mes parents ne m’ont pas fait baptiser.

Je vois encore le grand Laurent D s’approcher sûr de lui, tout acrimonieux et scandalisé, presque prêt à me frapper, prenant les autres à partie.

C’est impossible ! tu mens ! tu serais mort !

Thierry M ci devant le premier de la classe, toujours bien peigné, un peu le portrait de Bruno Le Maire enfant, s’approcha doctement pour trancher avec la vérité de l’expert.

Si, c’est possible, mais il n’ira pas au paradis. Il ira directement en enfer.

Et là nous avions beau nous trouver dans une école tout ce qu’il y avait de plus laïque et publique, je vous prie de croire qu’un frisson parcourut la foule. Entre ceux qui me regardaient avec condescendance et mépris ou sympathie affligée, il ne fallait pas que je perde pied.

C’est pas grave ! de toute façon je ne crois pas en Dieu.

Là, nous n’avions que huit ou neuf ans, mais je passais pour totalement fou. Le blasphème !

Déjà que mes parents étaient divorcés. Nous n’étions que deux fils de divorcés dans cette classe où il n’y avait que des garçons. Gilles N et moi. Lui venait de Paris, il avait les cheveux très longs. En gros nous étions quasiment des marginaux. Fils de divorcés, ce n’était pas hyper bien vu. Ça sentait l’excommunication, sauf qu’il est difficile d’excommunier quelqu’un qui n’est pas inscrit au grand registre…

Ma grand-mère maternelle avait tout fait pour convaincre ma mère de ne pas divorcer, une femme devait savoir comprendre et prendre patience, non ce n’était pas bien vu … C’était l’époque où les procès de divorce restaient longs et douloureux. Il fallait encore l’autorisation du mari pour que la femme ouvre un compte bancaire. Le bail de location stipulait qu’on louait “en bon père de famille” . Pour postuler aux concours de l’enseignement, même public, il fallait “un certificat de moralité” délivré par le Maire.

Mes copains m’avaient un peu nargué avec l’affaire de la communion. “Alors, tu n’auras pas de cadeau ?” Fallait aussi tenir et dire que je m’en fichais.

En même temps les gourmettes et les montres clinquantes ne m’ont jamais bien fait rêver.

Ma grand-mère paternelle m’avait interrogé à plusieurs reprises pour savoir quand “j’allais la faire”. Rituel initiatique. Il y avait encore de sombres histoires de jeunes filles abusées à leur grande communion ou à leur profession de foi…

La chance d’une différence

J’ai vitre compris gamin, que ne pas appartenir à ce monde des catholiques me marquait quelque peu face aux autres. Pas d’exclusion lourde ou grave mais on me reprochait sourdement, insidieusement cette liberté que j’avais.

Elle se traduisait aussi par l’accès aux livres. Tous les livres, sans restriction autre que ma capacité à m’en emparer. Une légende familiale disait que je lisais Sartre à l’âge de huit ans. C’était en réalité le théâtre, “Les mains sales” et je n’en comprenais évidemment pas la portée philosophique.

Je ne savais pas même à l’époque que la sage-femme qui m’avait accouché, au fond la première femme qui me vit nu, c’était une nonne. En ai-je conçu quelque traumatisme ou refoulement ?
Je connaissais le clergé surtout au travers des contes de Daudet ou de certains personnages de roman. Je jouais parfois à dire la messe car ce théâtre là m’amusait bien…

Petit, ne pas croire en Dieu, c’était aussi marquer une sorte d’indépendance, celle d’un petit “libre penseur”, témoignant d’une forme de jubilation dans la défiance mais également le goût très tôt pour la liberté et surtout celle de penser ce que je voulais en me forgeant une opinion même si c’était déjà avec les aléas de l’autodidaxie ou de l’idéalisme.

Je regardais mes copains de l’extérieur dans une religion qu’ils semblaient vivre surtout entre habitudes, punitions et récompenses avec la peur au milieu, la contrainte…

Polnareff

Pourtant, ou à cause de ce monde confiné et étouffant c’était l’époque où bientôt Michel Polnareff afficherait ses fesses sur les murs de France et nous passions devant en riant…

Avec Vatican 2, chacun se souvient que l’époque vit l’autorité de l’église quelque peu secouée.

Je n’ai pas subi une lourde opprobre parce que je m’affichais du côté des impies, mais j’ai toujours ressenti cet ostracisme indicible et je crois bien que temps à autre je pouvais m’interroger de savoir si en effet je ne risquerais pas d’aller en enfer … n’aurait-il pas mieux valu que par précaution je me mette à croire ?

C’est ainsi que je peux dire qu’une forme de prosélytisme sourd pesait encore.

Mais tout bien pesé, le théâtre de la religion me repoussait plutôt. Je ressentais déjà l’hypocrisie des grenouilles de bénitier, l’injustice.

Gamin, je détestais déjà voir les hommes se faire la guerre au nom de Dieu.

J’avais été très marqué aussi lors des leçons d’Histoire, par les récits du massacre de la St Barthélémy.

Que ce soit plus tard en matière de droit des femmes, du droit de s’aimer quelque soit le sexe, de se marier, de choisir de mourir dans la dignité… j’ai toujours été heurté par le visage fort peu souriant de croyants prêts à interdire pour les autres… tout en masquant le plus souvent les choses pour eux-mêmes. Comme j’ai aimé, je crois en cinquième, lire le Tartuffe de Molière !

Une adolescence agnostique

Toujours rétif à l’idée d’entrer en religion, l’adolescence me vit plus agnostique qu’athée. Sensible au mystère, notamment celui de la Vie.
Peut-être aussi l’influence de quelques lectures…

Un épisode emblématique me revient. Ado, j’ai dès que possible encadré des activités comme animateur. Je ne sais pas bien quel était l’état de la réglementation, mais j’ai commencé avec les Francs et franches camarades. On ne m’a jamais demandé d’entrer au Parti communiste, mais ils avaient des valeurs, de la générosité, de l’entrain, de l’optimisme… et puis un peu plus tard, en seconde peut-être, j’étais amoureux de Christine A, une fille aux yeux magnifiques à la peau de porcelaine et d’une douceur délicieuse qui appartenait elle aux jeunesses catholiques. Elle m’avait proposé de la rejoindre car ils organisaient avec l’Action Catholique pour Enfants des ateliers pour les enfants un peu partout dans les différents quartiers de la ville où j’allais au lycée.

Si ce moment m’a marqué, c’est que je vois ces dames et jeunes filles principalement, il devait y avoir un jeune prêtre guindé qui tentait de faire moderne en portant en jean trop serré, en train de se répartir les quartiers et les locaux où chacun interviendrait. Il n’y avait qu’un seul endroit où elles ne voulaient absolument pas aller. C’était “la Cité”. Et c’est là que j’ai compris pourquoi Christine m’avait fait venir. J’allais bien “me sacrifier” … ainsi on me ferait entrer sans trop m’interroger sur mon passé d’animateur. Mais je les vois encore sur leur chaise, bien droites, ses filles et dames compassées et qui surtout n’auraient jamais voulu mettre le pied dans ce local n’accueillant pratiquement que des enfants de migrants, la plupart nord-africains.

J’y suis allé de bon cœur, mais je me vois encore grommelant intérieurement à la manière de la Zazie de Queneau, “charité chrétienne mon cul“. J’obtins que l’on puisse détacher l’encart catholique de la revue Perlin qui était distribuée aux enfants, les familles auraient vu cela comme une provocation.

Un cadeau de Dieu

Une dernière anecdote pour la route. Il faudra que je vérifie ce qu’il est devenu, mais il se trouve qu’un jeune séminariste tomba amoureux de moi alors que j’étais encore qu’étudiant.

Nous nous écrivions de très belles et longues lettres, il ne ménageait pas sa peine. Il allait partir bientôt pour Rome ce qui engage en général à une belle carrière. Il était joyeux, généreux et lyrique, un peu torturé parfois…

Il m’écrivit un jour qu’il aimerait pouvoir se baigner nu avec moi dans les torrents de Provence. Je passais sur le fait qu’en général l’eau y est particulièrement glacée, mais voyant bien le dilemme qui risquait de survenir, je lui répondis en lui disant quelque chose comme “mais enfin, si on se trouve tous les deux nus dans le torrent et que ton sexe se dresse, comment vas-tu gérer cela, comment vas-tu faire ? “ Je pense que je fus plus crû dans mes propos.

Il me répondit dans la lettre suivante, toujours aussi enflammée, qu’il prendrait cela pour “un cadeau de Dieu”.

Aujourd’hui…

On entend tellement parler de religions, de laïcité, d’identité, de conflits… les concepts ronflent et enflent sans jamais que l’on ose parler d’expérience de vie et encore moins de valeurs.

Parmi les influences négatives qui ont infiltré ma vie, il y a surtout la culpabilité. C’est un sentiment qui m’a bien pourri au quotidien. J’ai trop souvent vu la promptitude à exclure, à juger, à se mêler des choix personnels pour ne pas vouloir marquer la même indépendance, j’allais presque dire la défiance vis à vis des religions dont je veux défendre le libre exercice tant que leur prosélytisme ne viendra pas faire de l’ombre à ma façon d’être ou de vivre paisiblement en société…

Si d’autres valeurs humanistes m’ont touché, j’ai toujours préféré la solidarité à la charité et la fraternité au patriarcat.

Souvent encore et quelque soit la religion, je voudrais bien aussi ne pas avoir à subir de pression… j’ai comme je le disais, souffert à l’intime des positions religieuses et sur plus d’un sujet et ce d’autant plus que jamais je n’imaginerais imposer mes propres choix à personne…

Oser s’émanciper reste toujours une nécessité et il faut tenir aujourd’hui entre le droit pour chacun de croire sans jamais contraindre autrui à croire. L’anathème laïcard n’étant pas la meilleure façon de répondre à l’obscurantisme, les tartufferies fleurissent aujourd’hui de part et d’autres et trop de gens ont des réflexes identitaires parce qu’ils n’osent pas être eux mêmes !

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