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Lâcher prise

l'écriveur

Lâcher prise

Cela fait à présent un peu plus d’un mois que je suis officiellement radié des cadres de la fonction publique.
Si grosso-modo je ne travaille plus depuis la mi-juillet où j’ai débuté par des vacances, j’observe que je commence à peine à récupérer. Il y avait du burn-out dans l’air. Heureusement que j’ai pu me garer sur le côté.

Vous avez vu la pudeur ? Comme j’accepte difficilement de vieillir, le mot de “retraité” m’écorche encore un rien la bouche. D’abord parce que je n’ai pas vu le temps filer depuis le 1er septembre 1979 et puis sûrement parce qu’il est plus difficile avec cette étiquette de passer devant le miroir en faisant semblant …
Non, mais en réalité, vieillir, j’aime bien, il y a quelque chose de confortable tant que l’on ne vous prend pas encore trop pour un gâteux… même si le “tu fais pas si vieux !” laisse parfois perplexe…

Il y avait bien eu les paroles toxiques de cette enseignante qui me reprochait de partir en retraite. En gros, j’allais me la couler douce tandis qu’elle allait continuer de trimer. J’avais failli me justifier, raconter que je partais avec une décote et lui dire à la dame que je n’avais ni parachute doré ni prise en compte de mes primes dans le calcul de la retraite et qu’après tout je ne faisais que faire valoir un droit auquel elle pourrait bientôt prétendre… ses propos m’avaient été pénibles…
Les flagorneurs ne me mirent pas plus à l’aise et ceux qui à mi-voix me présentaient quasiment leurs condoléances avec componction ne me rassurèrent guère. Si je m’arrêtais si tôt c’est que je n’en avais donc plus pour longtemps. J’ai fui toute cérémonie (comme j’interdis, on le sait chez moi, tout projet de cérémonie d’enterrement le jour où je serai mort pour de vrai). J’ai aimé les petits mots et attentions les plus simples et les plus discrets. Ceux qui vous permettent de rester libre, “on vous comprend, faites ce que vous avez à faire…” .
Mais je n’avais pas mesuré le petit fond de culpabilité qui accompagne cette décision de cesser d’aller travailler, de reprendre sa liberté…

Cesser de travailler… je ne sais pas si cela correspond à la réalité de mon quotidien. Je travaille pas mal. Mais travailler pour soi ou pour les siens, travailler librement, en choisissant l’ordre, la priorité, le moment… travailler gratuitement au fond est un luxe !

Il n’empêche… Le simple fait encore de m’autoriser une balade aux heures de bureau, tandis que je sais que les autres ne sont pas libres, pouvoir renouer avec le temps, respirer, marcher, bifurquer, oublier l’heure et presque le jour, ces petites libertés les plus simples, qui ne coûtent rien à personne et n’empiètent sur la vie de personne… j’ai découvert ce matin que je les goûte presque avec timidité ou retenue, ou une petite musique discrète de culpabilité…
Comme si môme séchant l’école, la gendarmerie me surprenant sur la plage, allait me saisir et me conduire de force dans l’école la plus proche pour que j’y fasse la classe !

J’ai la chance d’habiter au bord de l’océan. Alors ce matin, avec le chien, nous nous sommes dit que nous pouvions fort bien y aller, que rien ne s’y opposait et que ce bonheur là ne priverait ni n’insulterait personne.
Le chien a pris sa balle, a sauté dans l’auto…

A l’école, je n’étais pas spécialement un bosseur, mais je n’aimais pas ne pas avoir fait ce que je devais et surtout, si une matière me passionnait, j’avais à cœur d’être aussi bon que possible, plus pour faire honneur à la discipline que par esprit de compétition ou je ne sais quel orgueil.

Au travail, comme enseignant mais ensuite encore, la passion et l’enthousiasme faisaient que je ne ménageais pas mon temps. C’est lorsque les fonctions d’encadrement devinrent trop dures que je tentais, mais sans toujours y parvenir, de préserver au moins le dimanche. On s’oblige, plus qu’on ne vous oblige. C’est d’ailleurs la force de l’asservissement volontaire auquel se soumettent souvent les enseignants. Contrairement à l’antienne répandue, j’ai surtout vu des gens passant du temps à chercher, préparer, vérifier, corriger, mettre en forme… Préoccupation pour soi, devenant de l’inquiétude pour les élèves accompagnés. Plus que de la conscience professionnelle ou la crainte d’être jugé, cette exigence, ce souci de ne pas être pris en défaut.

Si je pouvais donner l’apparence d’une conduite apaisée du métier, c’est que j’avais passé du temps avant pour baliser les choses et du temps après pour réfléchir et synthétiser. Ce faisant je m’étais pas mal auto-conditionné à un tempo qui ne me permettait plus toujours de m’occuper de moi-même ou des miens aussi bien que possible.

Je me suis trouvé aussi dans ces fonctions de contrôle où par souci de ne pas peser sur certains déjà bien chargés, j’étais à la manœuvre, vigilant, mais sachant où j’allais. Ce qui devint très difficile, c’était cette hiérarchie jouant les mouches du coche, n’ayant de cesse de vous solliciter à la limite du harcèlement, ne vous faisant pas confiance, ne vous laissant pas agir et rendre en compte ensuite mais par ses relances rendant la tâche plus dure et le sommeil moins facile. Ostensiblement, insidieusement, une forme de mise en compétition comme dans ces entreprises où il faut être le meilleur “manager” du mois… même si je tentais d’y résister la perversion du système était là et tout mon exercice consista à faire au mieux et honnêtement tout en résistant au risque de reproduire moi même ce modèle sur les autres…

C’est peut-être seulement maintenant que je mesure à quel point mon travail fut soumis à cette pression perverse d’autant plus vaine qu’il ne s’agissait que de servir des objectifs de communication… et je n’avais pas envie de mentir.

Une fois “libéré”, je mesure que je commence seulement à m’autoriser des libertés comme celle de ce matin.
Les projets d’écriture, qui par ailleurs avancent, ne seront pas meilleurs si je viens me mettre “la pression”. J’ai le droit aussi de ne pas être productif après 41 ans de bons et loyaux services.

Je le dois à ce jeune homme de 17 ans qui a renoncé a prendre du temps pour lui même, qui n’a pas osé -car j’étais trop sérieux quand j’avais 17 ans- prendre le risque de partir à l’aventure… alors que j’aurais pu… ça sent le regret… il y a des choses à rattraper, si je peux.

Bien sûr, ce que j’écris peut prêter à rire : que doit ressentir celui qui sort de prison ? qu’ont pu ressentir les esclaves libérés de leurs chaînes ?

Peut-être une joie et un vertige.

S’autoriser à être libre. Ne l’étais-je donc pas auparavant ? Si, plus qu’on ne l’imagine, car de la contrainte naît souvent la vraie création, y compris quand je faisais la classe ou devais travailler plus tard à former des adultes avec une partition imposée. Après, l’organisation peut finir par être mortifère et tuer les talents. C’est ce que je crains, il se passe aujourd’hui… mais c’est une autre histoire.

Je mesure la force de l’emprise. Je me dis que “ceux qui sont restés” vont devoir oser parfois s’affranchir de ces ordres épuisants de bêtise. L’omnipotence d’un pouvoir provisoire faisant preuve d’autant d’impéritie ne doit donner lieu à aucune surenchère. Comme le disait une amie qui pourtant pouvait être stressée : “Faut pas se mettre la rate au cours bouillon”. De toute manière vous ne serez pas meilleur… ni meilleure…

Lâcher prise pour mieux faire, mieux appréhender le plein présent, mieux profiter pour mieux donner, mieux respirer pour être en meilleure cohérence – pas seulement cardiaque -, voilà ce que je me suis autorisé ce matin. Bien loin des coachs à la mode et de l’optimisme convenu de ceux qui croient devoir renoncer à dire la vérité, mais toujours résolu, s’affirmant sans s’opposer…

Peut-être un jour me souviendrais-je de ce huit octobre 2020 ?

 

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