La livreuse

Une petite voix cristalline se fit entendre. Quel est donc cet enfant qui m’appelle avec ce joli enthousiasme dans la voix ?

” C’est pour la livraison ! je suis dans la rue ! je trouve pas le numéro !”

Et là, j’entends déjà le grondement de votre réprobation sourde : “Quoi ça se dit soucieux de l’environnement et ça se fait livrer par une plateforme maudite qui tue le petit commerce ? “

Bon, je jure que l’appareil numérique que je guignais (oui parce qu’en plus je suis un nerd retraité hyper branché nouvelles technologies) personne n’en vend dans les petits commerces du coin et si j’étais allé dans la grande surface locale qui vend du numérique, j’aurais payé plus cher et été livré dans dix jours. Conclusion, j’ai utilisé la maudite plateforme à la redoutable efficacité…

Ce n’était donc pas une enfant mais une amazone, enfin je le suppose car je ne la vis que masquée, si ça se trouve c’était une petite fille de douze ans qui remplaçait son papa au pied levé… non bien sûr, mais une vive jeune femme pétillante.
Encore au volant, elle avait déjà le carton dans les mains et pressée avait garé sa camionnette à cheval sur le trottoir (ce qui est logique pour une amazone).

Elle avait les yeux vifs et déterminés derrière son petit masque noir. Elle avait surtout le courage en bandoulière et bossait visiblement dans un tempo soutenu.

Elle avait téléphoné, mais je savais qu’elle était sur le point d’arriver.

livraison

Mieux encore, la livraison approchant je pouvais suivre au fil des remises de colis non seulement le nombre de paquets que la jeune amazone avait encore à livrer avant de venir chez moi, mais livraison par livraison, cette petite application permet quasiment de retrouver l’adresse des personnes livrées comme le trajet de la livreuse pour venir à moi.
Quelle précision !

Je pouvais même calculer le temps passé pour chaque livraison et le trajet…

Et si le gadget peut sembler plaisant au premier abord et permet de se préparer à guetter l’arrivée de la camionnette, il n’en reste pas moins que la chose est inquiétante !

Car si je pouvais non seulement guigner lequel de mes voisins se faisait livrer le même jour, je me suis pris à mesurer le temps entre deux livraisons (tiens, elle est restée plus longtemps pour la quatrième, un gros colis ? ).

Et si, modeste client, j’avais accès à ces informations, vous imaginez bien que quelque part dans un bureau, une application plus élaborée encore est non seulement capable de “pister” les employés mais tout à fait en mesure de repérer à quelle cadence les livraisons s’effectuent.

On peut supposer ainsi que tout “retard” serait/est examiné à la loupe et le risque de pousser à la cadence. J’ai bien vu que la jeune femme n’avait pas vraiment le temps de bavarder même si elle avait su garder le sourire.
Pas le droit d’être fatigué-e dans un boulot pareil et encore moins de s’accorder une pause.

Le client attend, le client est roi, le client est juge !

Évidemment si ma jeune amazone m’avait lancé le carton dans la gueule, j’aurais peut-être rouspété auprès de la compagnie… mais cette nouvelle habitude de nous transformer tous en évaluateurs, avec au final le risque que l’employeur prenne appui sur ces évaluations pour attribuer ou surtout ne pas attribuer un contrat long ou une prime, il y a là quelque chose de malsain.

Inutile de dire que j’ai félicité le livreur. Et qu’il ne m’aurait pas choqué que l’application écrive “le livreur” ou “la livreuse”.
Je me suis également demandé combien de mains avaient manipulé en deux jours mon colis depuis l’Allemagne travaillant la nuit et le jour pour que je puisse être livré si vite. Et je me suis dit que mon colis sentait le stress de ces travailleurs et la transpiration… et qu’après tout, sans sombrer dans des délais trop longs, une organisation plus douce m’apprendrait à gérer mieux mon impatience (attendre c’est bien aussi) et surtout à respecter des personnes qui ne le sont plus.

Je pense de plus en plus qu’il faudrait que l’école s’interroge non seulement sur sa propension à évaluer en permanence, mais sur la fonction de ces appréciations qui ne sont pas anodines. Je sais bien que les enseignants ne pensent pas à mal et aiment féliciter leurs élèves. Il faut tout de même s’interroger sur ce que cela implique en termes de formatage de l’esprit du futur travailleur, appelé à “faire plus qu’attendu”, à une forme d’asservissement moderne. C’est pourquoi je préfère les évaluations où la personne concernée est appelée à s’exprimer. Je suis convaincu à l’heure où l’on se gargarise des neurosciences, qu’il y a là une forme de conditionnement du cerveau et donc des esprits.

Imaginons un instant que l’application permette à la livreuse ou au livreur de dire : le client m’a ouvert la porte en m’accueillant avec courtoisie, il a su me remercier et reconnaître que je joue un rôle important.

Quand “autrefois”, un livreur débarquait chez ma grand-mère, il fallait souvent signer plusieurs documents, se tacher les doigts au carbone. Mais elle lui offrait toujours un café. Et je ne pense pas que les uns ou les autres souffraient de ce tempo …

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