La grand-mère qui n’improvisait jamais

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un buffet de cuisine des années 40
7–11 minutes

Mamie tenait table ouverte. L’été surtout, débarquaient des amis, des gens venus du bout du monde, qu’on ne connaissait pas toujours, il y avait de l’imprévu et du mouvement. Chez Grand-mère au contraire, nous savions toujours ce qu’il y aurait au menu et comment les journées se dérouleraient. Immuables.


Le jeudi soir, les macaroni au fromage

Je mets en avant les macaroni au fromage car c’était presque fête le jeudi soir. Chaque jour avait son menu peu attrayant. Le soir, c’était la soupe au lait. Un mélange de lait et d’eau chaude légèrement salé avec des morceaux de pain qui flottaient dedans. Peut-être du pain rassis qui restait. Le dimanche soir, s’y ajoutait la peau du chapeau des tomates du repas de midi. La soupe précédait selon une dérivation très précise un plat sans surprise suivi d’une laitue avec des morceaux d’ail. Le dessert c’était quoi ? Un peu de fromage ?

On ne perdait rien. La cruche d’eau, un pot jaune avec un décor de tâches oranges, n’était jamais vidée et rangée dans le bas du buffet constituait un merveilleux bouillon de culture dont on se demande comment il a fait pour ne pas tuer.

Le beurre était posé dans une assiette rangée dans le garde manger à la cave juste à côté du charbon. Il n’y avait pas de réfrigérateur et quand il faisait chaud l’été, il arrivait très fondu sur la table. Bien que le grand-père fut breton, je n’ai pas souvenir qu’il fut salé (le beurre). On l’étalait au goûter (le beurre pas le grand-père) sur de grosses tartines de pain : pour le grand-père il mangeait ses tartines avec du camembert dont il écrasait les vers de la pointe de son couteau sur le bord de son assiette ; pour les enfants la grand-mère ajoutait de la poudre de chocolat qui nous faisait une moustache. Peut-être bien qu’on buvait du sirop.

Dans les maisons où il ne se passe rien, les détails prennent leur importance.

Les repas étaient identiques. La grand-mère cuisinait mal la même chose.

La tarte aux pommes du dimanche était cuite dans le four de la cuisinière à charbon et la pâte restait imparfaitement cuite. Il y avait ces étranges œufs en gelée.

Je ne sais pas où la grand mère trouvait sa viande. Elle était filandreuse. Elle ramenait ça d’un boucher qui lui donnait aussi du mou que ma tante découpait aux ciseaux pour son chat.

Je me souviens du jour où mon père lui apporta comme quelque chose d’exotique, de la purée en poudre. Elle regarda ça avec aversion. Les yaourts entrèrent tardivement sur sa table pour nous faire plaisir mais faute de froid, ils fermentaient.

La lessiveuse

Dans cette maison, les toilettes étaient sans chasse d’eau, il fallait penser à remplir le broc. Pour accéder à la douche, nous devions dégager tout ce qui était rangé dedans dont la lessiveuse. Allumer le chauffe-eau était un exploit qui faisait peur tant il sentait le gaz. La salle de bains c’était la buanderie. Le samedi, mais peut-être pas tous les samedis, la grand-mère chauffait son feu pour faire bouillir sa lessiveuse. Il y avait de la buée partout et une merveilleuse odeur de lessive. Elle utilisait pourtant une machine à laver mais ne lui faisait pas confiance.

Je n’ai pas le souvenir qu’on ouvrait les fenêtres, qu’on aérait cette maison.

Mauvaise cuisinière, en charge d’une habitation peu pratique, la grand-mère avait élevé ses quatre enfants et servi son époux comme elle avait pu. Un accident de vélo l’avait handicapée à vie. Ou plutôt, blessée à la jambe, elle avait refusé une deuxième opération qui lui aurait permis de ne plus boiter. Elle avait une canne, ça limitait les mouvements et les escapades. Je suppose que les mille rituels qui structuraient sa vie l’aidaient à tenir.

Le grand-père n’avait pas de voiture, ne conduisait pas, elle non plus.

De ses quatre enfants, elle en avait tenu longtemps deux près d’elle tandis que les deux autres s’étaient fourvoyés à la ville à se mal marier avec des femmes trop artistes ou trop parisiennes. Des putes quoi. Ça, j’ai su qu’elle pensait cela par ma mère qui fut vite excommuniée, vaguement pardonnée bien plus tard.

Dans cette maison où l’on n’improvisait pas, on ne parlait pas non plus de ma mère qui était une sorte de sujet tabou, tenu au loin.

Les interdits posés balisent encore plus le quotidien. Il ne fallait pas improviser, sortir du quotidien tracé pour éviter tout risque d’aborder ces sujets interdits. Dans cette maison, je n’ai pratiquement vu que des gens de la famille. Je crois que ma grand-mère n’avait pas d’amie.

Il s’est raconté que née dans la Sologne profonde, ayant vécu dans la forêt, son père étant garde-chasse ou quelque chose comme ça, elle ne vit un escalier pour la première fois qu’à l’âge de huit ans. Elle fut scolarisée, avait une jolie écriture, mais obtint-elle son certificat ?

Le solitaire

Il n’y avait pas de télévision. Le grand-père écoutait debout le journal de RTL. Il s’éclipsait de temps en temps pour de mystérieuses sorties ou s’asseyait à la table de la cuisine recouverte d’une toile cirée usée. Il jouait au solitaire. Il était devenu si expert qu’il résolvait très vite la partie. Alors, il avait inventé dans son atelier un plateau plus grand.

La grand-mère lisait Oise-Matin après lui et surtout Jours de France que le député Marcel Dassault envoyait gratuitement à chacun de ses électeurs. Il n’y avait pas de discussion bien que le grand-père chef du bureau des élections à la Préfecture ait eu par le passé des ambitions politiques, le sujet était tenu à l’écart. D’ailleurs, on ne parlait pas tellement, juste des choses ordinaires dont on pouvait se saisir dans le quotidien le plus immédiat.

On jouait aux cartes. C’est là que j’appris la Réussite et la bataille.

Mais ces jeux étaient sans surprise et posés comme des parenthèses circonscrites.

On n’avait pas grand chose à se raconter, on pouvait jouer ou lire. Parfois un oncle ou une tante m’emmenait pour une balade à vélo. Les forêts de l’Oise sont belles mais tous ces paysages souvent très mouillés, s’accompagnaient d’une sorte de tristesse retenue.

Dans cette famille, comme il n’y avait pas d’imprévu, rien d’inattendu, on riait très peu. Il y avait de la gentillesse, mais un arrière fond de malaise que procurait l’ennui mêlé probablement à de vieilles histoires mal digérées de grandes personnes amères.

Nous venions là en visite comme s’il fallait payer notre dû afin que notre père paye la pension alimentaire, mais ce monde était terne. Lui d’ailleurs ne restait jamais que pour le repas du dimanche.

Dans le cabinet qui sentait le chou, la peinture ocre se détachait en plaques et laissait apparaître le plâtre. De l’ongle, on pouvait jouer à faire tomber un morceau. Le papier chiotte était encore de ces papiers de soie rigides qui irritait les fesses.

papier de soie

Les lits où nous dormions semblaient conserver les mêmes draps lourds d’une fois sur l’autre. Ils étaient humides. En hiver, on y glissait une brique chaude puis plus tard il y eut des couvertures électriques chauffantes. Il fallait penser à débrancher avant de s’endormir. Je faisais des rêves pesants. Un oncle dormait un peu plus loin dans un grand lit de cette vaste chambre et une peur diffuse s’emparait de moi. Je veillais à ce que les draps, les couvertures, tout m’enserre et me protège bien. Je me levais toujours après lui.

L’horloge

L’horloge sonnait au carillon(ding-dong ding-dong·dong, dong, dong…) complétée par un coucou qui sortait de sa boite dans l’entrée. Parfois je me positionnais pour aller le voir surgir au moment opportun. Le grand-père avait mission de régler les horloges, mais que comptait-on sinon les heures des repas et des goûters ?

La promenade du dimanche était assez ritualisée pour que nous puissions en estimer la durée.

L’été, s’il faisait chaud, après le repas, la grand-mère disposait des bassines sous la table de la cuisine et l’on y trempait nos pieds. C’était plus pour nous détendre que les laver. Belle image que celle de la famille, chacun les pieds dans sa bassine, petite ou grande, un peu comme chez Les Trois Ours, lisant son journal ou un livre. Il vint un temps où la famille se déplaçait dans une maison en Vendée. Les mêmes rites y avaient été transposés.

Les cartes

À Noël les cartes postales avaient le même brillant râpeux que je grattais de l’index. Pour les anniversaires, je trouvais toujours enfantines ou démodées celles que nous recevions. Quand nous partîmes loin, il y avait un chèque dans l’enveloppe. Les lettres que la grand-mère écrivait ne racontaient jamais rien. Il n’y avait rien à raconter.

La grand-mère nous offrait si nous étions là des bonbons mous achetés au marché, des mouchoirs avec des « Mickey ». Je détestais. Je recevais là un livre, déjà lu ou pour trop facile, ou parfois une cagoule ou un pull qu’elle avait tricotés dans une couleur improbable.

Elle nous aimait bien, elle était bonne et gentille, mais cette grand-mère n’avait aucune imagination quant à ce que nous pourrions aimer recevoir et surtout, il n’y avait en réalité jamais aucune espèce de surprise. C’était comme un univers rétrécit et recuit.

Cette femme s’évada sûrement peu d’elle-même. Son destin fut aussi morne que cruel.

Sa sœur, vieille fille célibataire, qui avait vécu avec sa tante elle-même vieille fille, habitait dans la maison jumelle d’à côté. Elle avait une poule une seule, dans un immense poulailler. Elle marchait dans sa maison avec des patins sur un plancher ciré. Sa maison était plus propre que celle de sa sœur, plus silencieuse aussi. Une baignoire en fer était accrochée au plafond du couloir qui menait à sa buanderie. C’était pour moi un objet de mystère. On me raconta que l’arrière-grand-père à la façon du chef gaulois Abraracourcix, faisait descendre la baignoire une fois par an dans le jardin pour son bain. Luxe suprême, la maison de cette grand-tante possédait des toilettes avec une chasse d’eau. C’était une raison de plus pour trouver prétexte à lui rendre visite. Mais j’avais l’impression de l’arracher de ses lectures.

Le dimanche, elle venait déjeuner avec nous mais elle apportait son couteau, son pain et sa serviette.

Les nôtres étaient nouées autour de notre cou avec une pince à linge.

Retraitée, cette vieille tante se tint à l’écart du monde, immuable elle aussi dans sa tenue comme dans son quotidien. Elle possédait cependant une chose que sa sœur n’avait pas, un vrai goût pour la lecture qui lui permettait intuitivement de nous comprendre dans notre étrangeté.


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