La dictature des catastrophes et du scandale

Autrefois lorsque nous voulions nous laver la tête des petits ennuis du quotidien, on allait au cinéma voir des films catastrophes.

C’était chouette, on avait peur, ça nous faisait passer un moment, en général à la fin, ça se terminait bien.

On voyait aussi au salon de coiffure, des dames rangées sous les casques à permanente se repaître de journaux à scandales qui décrivaient des histoires affreuses avec des faits divers épouvantables et macabres ou qui racontaient la vie tumultueuse de stars. Nous hochions la tête en rappelant doctement que l’argent ne fait pas le bonheur.

Nos petites vies ordinaires et provinciales nous semblaient alors rassurantes. Il fallait concéder un peu à l’ennui mais il y avait de quoi jaser avec les voisines.

Maintenant que nos vies sont devenues médiatiques et que le flux d’informations nous baigne, il faut pour capter notre intérêt que le buzz soit alimenté chaque jour.

Les catastrophes donnent à voir : images, témoignages… Parfois on peut “frôler la catastrophe” – doux frisson de peur- ou en vivre. Nos catastrophes d’aujourd’hui sont nos guerres d’hier. D’ailleurs la guerre se pointe au guichet. Menace sourde.

Aujourd’hui ce sont les incendies terribles. Des pompiers essoufflés et transpirants racontent. Des campeurs évacués parlent au micro. Un paysan ruiné nous conte ses souffrances.

https://twitter.com/VincentBreton/status/1549248634021093376
Il faut “parer” à la catastrophe. Pourtant les Cassandre d’hier avaient tout dit. Nous n’avons pas voulu les écouter.

Comme les catastrophes s’enchaînent et accaparent les esprits, nous voici pris dans le cercle infernal. Incapables de réfléchir un peu, de prévoir, d’anticiper.

Les catastrophes sont nos addictions. Elles nous tiennent un moment, puis une fois passées, nous replongeons dans nos petits égoïsmes habituels.

Pire encore, nous les cherchons comme si elles étaient devenues des proies. Il nous faut nous empêcher de penser à tout prix. La réaction plutôt que l’action concertée.

Le scandale est une bonne façon d’agiter la marre pour faire du bruit, cliver, séparer, choquer, rallier, railler, râler.

Une femme politique écrit un message de quelques signes. C’est un message assez mal ficelé, sans hauteur de vue, provocateur et pas respectueux le jour d’un hommage… mais derrière s’engouffrent les “contre”, les “pour” et ça vient se disputer et polémiquer comme si nous sortions de la guerre. S’il est important de parler de l’Histoire, de se souvenir, les historiens ont pourtant donné assez d’éléments pour que l’essentiel de la société citoyenne puisse trouver consensus… mais la dispute une nouvelle fois va prendre le dessus. Beaucoup s’érigent en experts, qui feraient mieux de se faire plus discrets.

Et les victimes . Il en est en réalité fait peu de cas. Alors le vrai scandale est là. Cette ignominie de la dispute sur leurs cendres.

Les clivages vont s’accentuer, d’autres vont s’éloigner ne se sentant pas concernés, la vérité n’aura pas progressé. Le ressentiment oui.

On vient souvent hurler au scandale. Quitte à mettre une bonne dose de mauvaise foi. Quitte à se transformer en procureurs. Quitte à ne pas vérifier ce qui est dit. Chacun se sent “supérieur”, se dit “quand on sait ce qu’on sait, on raison de penser ce qu’on pense”…. On soupçonne, on dénonce le complot. On se fait des amitiés dans la détestation d’autrui.

Ne pas réfléchir .

S’éviter cela.

Crier au scandale pour détourner le regard de sa propre inconséquence, de sa veulerie. C’est si confortable le scandale !

Oui, mes biens chers frères, mes biens chères sœurs, nous voici soumis aux catastrophes et aux scandales. Nous voici orgueilleux. Nous voici ayant renoncé à notre humanité.

Le vrai scandale c'est la mort
Les membres, la tête, le corps
La destruction de l'innocence
Le règne obscur de la souffrance
Pourquoi mépriser, torturer ?
Pourquoi s'acharner à tuer ? ...

Jeanne Moreau chantait cela.

Et je pense alors au poème de Miatlev (1910-1965) :

Le citadin est imbu de sa supériorité
Et le paysan est persuadé de sa supériorité
Le bourreau est tout sacré de sa supériorité
Et la victime est toute sainte de sa supériorité.
L’homme fourbe est tout savant de sa supériorité
Et l’individu vertueux se rengorge de sa supériorité.

L’artiste est convaincu de sa supériorité
Et le boutiquier se félicite de sa supériorité.
L’ouvrier se barricade de supériorité,
L’intellectuel s’électrise de supériorité

 Et tous, de cette façon
Dans une fraternité surprenante
Celle qu’on chercherait en vain
A réaliser par des moyens pacifiques
Pilent, pillent, dépècent, écorchent
Et convoient à sa fin malheureuse
Ce monde humain.

 Le poète toujours doublé d’un haïsseur
Médisant de tous sauf de lui-même
Ou de ce qu’il pense aimer
N’est pas d’une essence plus pure
Ni plus amène.

Je ne sais s’il vaut mieux quand il déclare
Qu’il est
Délibérément, décidément
Et définitivement inhumain.

 Car ce n’est là qu’une supériorité comme une autre
Très loin de la véritable supériorité.
Indicible mérite qui ne s’encense pas.

 Adrian MIATLEV

Le Morbihan a perdu 17 degrés en quelques heures. Après les 40 degrés d’hier, j’attends bientôt celles et ceux qui vont se plaindre qu’ils risquent un rhume. Et bien entendu, le gouvernement laisse faire ! Scandaleux !

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