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La déchetterie

l'écriveur

La déchetterie

Quand j’étais gamin je me souviens d’une affreuse déchetterie à ciel ouvert juste au bord d’une merveilleuse rivière. Les pluies d’orages y emportaient les pires saletés. Les montagnes de déchets disparates faisaient la joie des rats et il fallait parfois soutenir l’odeur pestilentielle et prendre le risque de se blesser aux tessons de verre brisés…
Je sais bien qu’aujourd’hui de par le monde, il subsiste de ces lieux et que des enfants à mains nues vont trier ce qu’ils peuvent pour gagner une misère…
Près de chez moi, la déchetterie se veut la plus rationalisée possible, tout y est trié avec presque un certain sens du détail sauf pour une foule d’objets composites qu’il est encore difficile de recycler…
Il faut s’orienter, retrouver la bonne benne qui va avec le bon objet.
Ce matin, les bennes étaient pleines exposant leur ventre immonde.
Lorsqu’on vient là, sous le regard des hommes en orange qui vous scrutent de leur regard d’acier derrière leur masque, on se sent entre culpabilité, impudeur et promesse de libération…
Tout ce que disent de la vie des gens, ces objets éventrés, usés, laids, salis… est assez terrible.

Vacuité des objets à l’obsolescence programmée, désarroi de ceux condamnés au rebut. Ce n’est pas un hôpital c’est un mouroir, même si d’autres objets renaîtront parfois de ce qui sera récupéré… mais tous les bouts d’histoire qu’ils portent se dilueront.
Objets abandonnés au désamour, que l’on ne donnera pas, que l’on ne transformera pas… des kilogrammes qui partent à la benne.

Alors ce n’est pas sans culpabilité que j’ai abandonné de ces objets, certains pourtant sans intérêt, ces brouillons de textes, ces remugles, ces trucs cassés, ces ratures et ces journaux intimes qu’il ne fallait plus relire.

Je donne ces objets au feu pour que revive un amour.

Bennes immenses, emplies de désaveux, d’usures, témoins d’autres morts, il faut que vous mangiez un peu de cette part obscure d’une humanité qui s’étouffe elle-même de ce trop plein.

Il y a des choses que je n’oublierai jamais. Même de ces livres périmés ou de ces écrits médiocres qui ont jalonné ma vie. Mais je n’y reviendrai pas et j’aurai le droit d’avancer, même si c’est plus léger, mais plus léger on va plus loin.

Je n’ai jamais compris ces personnes qui se font un but de posséder, des objets, des maisons, des voitures…

Peut-être un jour, irais-je à une déchetterie pour humains. On évaluera ce qui peut être récupéré de mes organes puis le reste partira dans une grande benne. Ce serait juste bien que je puisse choisir assez tôt, je veux dire sans que l’on m’entrepose dans la salle d’attente du mouroir. Savoir ce moment où il faudra, ni trop tôt, ni trop tard, appuyer moi même sur le bouton qui ouvrira la trappe sous mes pieds.

Direction le feu, sans témoins. Et seuls ceux qui m’auront connu se souviendront un temps, puis peu à peu les souvenirs se feront moins précis, les images s’estomperont, ma voix sera moins claire à la mémoire…
Peut-être un type se baladera avec un bout de mon foie. J’espère juste que ce ne sera pas un gros connard de raciste ou un macho fini… ce sera peut-être une enfant douce… ou alors le gros connard, influencé par mes gènes de partageux pacifiste, commencera à changer d’avis et se dire que ce qui compte c’est “d’aimer et puis c’est tout” comme disait mère dans les années quatre-vingt peu avant d’aller mourir à l’hôpital de Digne.

La déchetterie n’a rien pris de mes souvenirs essentiels. Maintenant je sais que je pourrais presque ne plus rien gardermême si bien des amis riront en voyant toutes les reliques qui m’entourent encore.

Je vais aller prendre une bonne douche car j’ai le sentiment de porter sur moi des miasmes et relents morbides qui ne m’appartiennent pas.

Puis je descendrai voir, si par hasard parmi les chemises ou la vaisselle, il n’y aurait pas encore des choses à valdinguer… J’allais dire baldinguer mais on dirait que ce mot n’existe pas… bref, à jeter, puisque j’y prends goût !

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