J’hésite !

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J’hésite sur le thème de la chronique

Oui, j’hésite sur le thème de la chronique de la semaine. Ce n’est pas que je ne trouve pas d’idée ou que je me sente pris par le vertige de la page blanche.

D’abord j’ai toujours des idées de sujet, j’en ai même trop, mais là j’hésite, je tergiverse, y a pas à tortiller je barguigne, je statue pas, je procrastine, je tranche pas dans le lard.
C’est pas que j’adhère pas, que je sois embarrassé, mais j’hésite, je balance et le fléau ne se fixe pas.

Hésiter.

C’est un drôle de verbe qui lui-même hésite un peu dans les définitions qu’on en donne entre « être dans le doute », dans cette incapacité à trancher entre plusieurs choix, mais c’est comme un va-et-vient sur place, l’aiguille de la balance en effet ne se décide pas à pencher vers un plateau, oui un balancement avec tout ce que cela peut comporter de lancinant et d’agaçant ou alors c’est l’image du cheval qui hésite devant l’obstacle, qui marque un temps d’arrêt, parce qu’il ne sait pas s’il pourra le franchir, s’il dispose d’assez de forces ou s’il ne doit pas reculer pour mieux sauter, mais normalement il sait où il doit aller, il sait qu’il doit sauter, sauf à éviter et renoncer au dernier moment. C’est plutôt un problème de stratégie ou de manque de confiance…

Combien de fois n’osons-nous pas nous avouer ce que nous devrons faire tout de même ?

Hésiter c’est avoir des scrupules et risquer de regretter ses choix et pourtant si ce mouvement ne cède pas à l’inutile panique, si le doute ne domine pas toute initiative au risque de nous transformer en « bourse molle », certains auraient peut-être mieux fait d’hésiter un peu avant d’appuyer sur la gâchette ou de mieux évaluer leurs forces avant de sauter ou de se jeter dans l’action sans réfléchir. L’inhibition c’est ce qui manque à beaucoup d’enfants qui répondent trop vite… mais ceux qui n’ont pas assez d’automatismes et qui restent obnubilés et hésitent vont se casser la figure… essayez de franchir une poutre si vous n’avez pas un peu d’allant…

Il est quand même drôlement bien que certains hésitent avant de sauter de la falaise.

Chaque suicidé est une personne qui n’a pas su hésiter quitte à « tout rater » pour marquer une réussite hautement vaine. Dans ce cas, hésiter et ne pas faire est une sacré victoire et on devrait féliciter tous ceux qui ont raté leur suicide.

L’époque hésite

Mais ne trouvez-vous pas que l’époque hésite quitte à s’inventer des peurs ou les gonfler pour engager à trancher dans un sens ou un autre ? Les simplistes qui hurlent aux solutions binaires sont les plus hésitants d’entre nous mais ils ne s’assument pas.

Au passage ceux qui ne cessent de parler d’identité sont ceux qui doutent de la leur. Il n’y a pas plus incertain sur ses origines qu’un raciste. Un raciste ne sait pas qui il est puisqu’il ne parvient pas à reconnaître dans l’autre une égale dignité à la sienne. Être humain çà lui fait peur.

Un homophobe aux allures tranchées, n’est qu’une personne qui doute de ses propres pulsions et fait tout pour le masquer.


Bon ce sont des tristes hésitants ceux-là, des gens qui ne s’assument pas, qui ne travaillent pas sur eux.

L’incertitude et son lot d’inquiétudes nous met en veille salutaire sur le fait que nous ne devons pas rester dormir sur nos deux oreilles pas plus que sur nos lauriers et qu’il faudra s’adapter demain à de nouvelles évolutions, des surprises, des accidents auxquels nous ne nous attendons pas, que nous n’imaginons même pas. Alors on doute du lendemain.

Nous pouvons planifier tout sauf l’inattendu, l’imprévisible par essence est d’autant plus imprévisible que nous ne lui laissons aucune chance d’être repéré et d’entrer dans le scénario improvisé de notre flexibilité mentale.

Ou parfois nous ne planifions plus laissant l’inattendu faire sa Loi. Et c’est l’impéritie qui gouverne.

Ou bien nous avons tellement peur que nous érigeons la précaution en principe.

Le principe de précaution

Le principe de précaution c’est pousser jusqu’au bout de ne pas prendre le risque. S’il y a un doute, on ne fait pas. On surprotège.

Sauf que souvent, ne faisant pas, soit on tue, soit on crée un nouveau scénario imprévu.
Je ne suis pas en train de dire qu’il faut tout expérimenter sans mesurer les conséquences en l’état de la science mais faudrait quand même revenir aux bases de l’analyse systémique !

Une voiture qui ne roule jamais tombera vite en panne. Ne pas faire au risque de créer un nouveau problème peut aussi nous priver d’avancer.

N’empêche que l’époque hésite. Pas seulement parce que ne connaissant pas par exemple les évolutions de la pandémie nous ne parvenons pas à faire de la prospective, mais parce que nous avons du mal à ne pas céder à nos ressentis.

C’est quoi la bonne température ?

Autrefois la météo nous donnait une température attendue ou mesurée à l’aide d’un thermomètre construit et étalonné selon des règles scientifiques. Aujourd’hui, on nous parle de température ressentie. Il fera 14 degrés mais avec le vent vous pourriez penser qu’il en fera 7.

Je suis tellement frileux que je dirai peut-être 5 ou ma perception changera en regardant la température affichée. Je ne croyais pas qu’il faisait si froid, mais maintenant que vous le dites, je pèle.

Il est vrai pourtant que divers facteurs peuvent influer mon ressenti et que peut-être je souffrirais plus avec 14 degrés par jour de grand vent qu’un jour de 7 degrés réels et ressentis par un beau soleil.

Transposez ça avec les sondages en politique et le ressenti en matière de « sentiment de sécurité »…

Il y a un moment, je m’étais amusé à noter la façon dont des interlocuteurs différents analysaient et commentaient les mêmes tableaux de données sur l’épidémie. Des personnes avec le même parcours d’études, un niveau de qualification identiques peuvent nous proposer des interprétations divergentes et se disputer à ce sujet. Pourtant on peut faire l’hypothèse qu’ils ne sont pas forcément menteurs ou incompétents.

Et le politique doit seul trancher, évitant soigneusement de faire voter a priori ni les représentants de la nation, ni les citoyens.Auraient-ils un avis ? Et tout peut-il se trancher brutalement ?

Les menteurs

Nous souffrons de l’incertitude, nous avons besoin de trancher et en même temps, nous savons très bien que ceux qui grossissent le trait pour trancher ne disent pas mieux la vérité. La politique du pire peut sembler une façon de marquer sa détermination, sa résolution. Sauf que nous savons à l’expérience de la vie que rien n’est binaire.

J’aime les gens qui doutent

C’était la chanson d’Anne Sylvestre, récemment disparue. Elle disait les aimer même si leur irrésolution ne donne pas une bonne image d’eux, même « s’ils passent pour des cons » dit la chanson.

« J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer ».

Ceux qui doutent en général, on ne les met pas en avant. Ils peuvent en effet se faire souffrir. Mais ces douteux là, sont plus des timides, des précautionneux, des gens plein de scrupules, pas des méchants.

Il est vrai qu’ils valent mieux que ceux qui seraient prêts à marcher sur votre cadavre pour parvenir à leurs fins.

Association d’esprit et de voix, Colette Magny chantait, « il existe tant et tant de gens savants, d’intelligents de généreux, mais ils n’ont pas envie du pouvoir, lorsqu’ils s’y efforcent, ils sont assassinés.. »

Le pouvoir qui doit trancher souvent sans hésiter ou sur des considérations qui n’ont pas forcément à voir avec la rationalité, le pouvoir qui ne sait pas dire qu’il ne sait pas ou qu’il s’est trompé, se donne pour l’essentiel comme seule fin, de l’obtenir et de le conserver justement et non de faire le meilleur choix possible pour le bien commun. Vous me suivez ?

C’est un exercice difficile et quasi impossible si on s’en remet à une seule démocratie de délégation. Je vote sur une promesse qui sera probablement non tenue, je conspue, je vote pour un autre… Il vient un moment où voter ce n’est plus agir. La démocratie participative est un gadget qui vise à maquiller cette faiblesse. Une démocratie de coopération partagée, engageant chacun serait peut-être intéressante… mais ceux qui détiennent le pouvoir n’aiment guère le partager.

C’est d’ailleurs pour en montrer les limites que quelques vieilles badernes en appellent à un pouvoir autocrate ou autoritaire en maquillant ça sous un discours bien populiste.

Un dictateur ça n’hésite pas, ou en tout cas publiquement. Mais ça devrait.

Si j’essayais de réfléchir, dans mon cadre professionnel, j’avais plutôt la réputation, une fois le choix effectué de ne pas hésiter dans la mise en œuvre. Ça ne voulait pas dire ne pas écouter préalablement, ni sans cesse ouvrir le parapluie. J’agissais comme on dit « en mon âme et conscience » en me pliant à des règles éthiques, dans le cadre d’une réglementation. Si je ne pouvais pas décider, ou en tout cas décider d’abonder dans le sens d’une demande, j’argumentais. Je n’ai jamais eu à hésiter sur « le terrain » où l’on s’inscrit dans la résolution de problèmes… Après, je ne dis pas que résoudre une première situation ne fait pas courir le risque d’en engendrer une nouvelle.

Hésiter n’est pas s’enferrer dans le revirement

Hésiter n’est pas non plus s’enfermer dans des injonctions paradoxales, sombrer dans le revirement ou comme le fait le ministre de l’Éducation piloter par le mensonge et noyer les gens sous mille consignes, jusqu’au point où ils ne comprendront plus rien.

Il s’est élaboré dans le pays, une bureaucratie de l’absurde où l’on nous a imposé et nous impose une série de règles qui sont sans rapport avec le but recherché. Tout et son contraire, un cadre contraignant inutile, tout ça on connaît… C’est de la communication, du décorum pour masquer justement qu’il n’est pas pris de vraies décisions de fond et que l’on renvoie la mise en œuvre ou la recherche des solutions pratiques à la responsabilité locale ou individuelle, ce qui est un peu court face à l’ampleur de la problématique.


C’est l’art de la débrouille, du démerde-toi national et du jeu du chat et de la souris avec ceux qui étant infantilisés, immanquablement vont chercher à trahir la règle et donc dans une boucle infernale donneront légitimité au pouvoir d’ériger des règles encore plus fermes puisque voyez-vous, le peuple-enfant ne sait pas les respecter.

Mais je m’égare comme on dit dans les chemins de fer.

Le délai de rétractation

J’aurais dû hésiter à des tas de moments de ma vie. En même temps, une fois pris le chemin, j’ai fait ma route… mais j’aurais aimé avoir le temps de réfléchir et pouvoir prendre avis avant de décider… mais quand on hésite c’est comme au moment de décider, de toute façon on est bien seul… ou alors on n’agit que par souci de se conformer à ce que l’on imagine que les autres attendent de nous. Le pire choix sera fait, celui du conformisme. Enfin il est mauvais si on le fait en étant par trop « raisonnable », en censurant sa créativité.

Il faudrait que nous apprenions à moins nous torturer, ne pas nous mettre la pression et laisser un peu filer…

J’hésite et alors ?

Il n’y a pas de honte à temporiser. Je mets des idées de côté, je les note, elles vont dans des carnets. Bouts d’idées, petites ébauches, textes débutés.

Certains resteront comme des morts nés et puis un jour, une idée s’imposera, dominera les autres.

Se projeter

Je ne sais pas vous mais j’éprouve une certaine difficulté à me projeter même à deux ans. Mourrais-je la semaine prochaine après une réaction causée par la vaccination, changerais-je tout à fait d’horizon, de cadre de vie, de projets artistiques en fonction d’une rencontre ou parce que plus personne ne me lira ?

La pandémie nous enfermera-t-elle de nouveau en septembre ? L’extrême droite me contraindra-t-elle à quitter le pays ou entrer en résistance ? Et mille et autres questions qui ne manqueront pas de se bousculer.

Isis ma chatte, analyse toujours le danger potentiel et la situation avant de mettre le nez dehors. Elle peut être agaçante à force d’hésiter. Mais une fois franchie la porte ou la fenêtre, elle se lance sans gêne apparente et cesse alors d’être timorée, comme on peut l’être avant de plonger.

Les conseilleurs ne sont pas les payeurs

Il ne faut pas être fermé aux récits d’expérience, aux éclairages, à ce qui peut guider un choix. Pourtant, au final, l’expression de la liberté créatrice de chacun, ce sera son choix propre et intime. Pouvoir hésiter dans ses choix c’est un merveilleux signe qu’on est encore libres, malgré tout.

Composer

Souvent, il faut composer avec une réalité, des contraintes, un contexte.

Mais nombre de poèmes formidables ont été écrits sous des contraintes fortes. Certaines réalisations architecturales extraordinaires de créativité l’ont été sur des partitions hautement contraintes…

Mes chroniques, je les écris le lundi pour le jeudi. Le mardi j’enregistre. Il y aura toujours ce moment où j’écris, où je me lance.

Parfois une idée s’impose d’elle-même, elle s’est forgée toute seule, comme une conviction absolue.

J’ai un ami, c’est terrible. Au restaurant il hésite toujours et même, il attend qu’un consensus se fasse ou que nous passions commande avant lui pour se rallier à notre décision. Et c’est terrible, parce que je me demande toujours s’il va aimer notre choix… Du coup, je me mets à hésiter.

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