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De l’insouciance …

l'écriveur

De l’insouciance …

J’ai assez peu connu le temps de l’insouciance naïve qu’on prête aux enfants.

Petit déjà, je savais que la vie n’était pas toujours amusante. Entre une mère malheureuse et un père sinistre, le divorce fut une bénédiction mais le petit garçon que j’étais savait s’inventer de vraies récréations, de jolies escapades dans les livres et surtout ces merveilleuses amitiés d’enfance.

Ces temps dans le grenier ou le jardin, ces escapades vers le sentier des framboises, ces moments merveilleux où j’osais me laver le visage dans le cœur des lourdes pivoines pourpres emplies de pluie et de sève, ces paniers de cerises cueillies avec les copains, ces aventures au bout du Monde dans la vieille Quatre-chevaux de Tante Odile, ces courses la main dans la gueule du chien, ces immenses cartes du Monde déployées sur le plancher où nous rêvions nos voyages avec F., ces premiers poèmes pour I, ces chansons pour S… toutes ces délicieuses parenthèses étaient des bulles de joie. Elles pouvaient durer des jeudis, des après-midis, des soirées et des vacances.

La télévision existait à peine, le téléphone sur son guéridon sonnait peu, les devoirs n’étaient que quelques leçons faciles à apprendre, de la poésie, un résumé d’Histoire et finalement on ne nous dérangeait que pour goûter, dîner ou nous plonger dans des bains moussants.

A huit ans je voyais pourtant la misère proche et les guerres lointaines. J’étais pacifiste. Les tourments adolescents n’étaient encore qu’à leurs prémices mais affleurèrent tôt. L’actualité était diffusée par de brefs bulletins radiophoniques qui nous préservaient. J’entendais et je lisais. En gros, j’ai toujours su que “ça ne serait pas de la tarte” mais j’avais cette utopique conviction qu’avec de bons sentiments, en restant digne et respectueux, il était possible d’avancer. J’eus la chance de trouver des amis extraordinaires et de faire des rencontres formidables. Cela permet d’aller de l’avant, de ne pas être découragé avant même d’entrer dans la vie.

J’avais donc une forme de lucidité mais une capacité à m’abstraire pour jouer et rêver. L’insouciance était ce cordon sanitaire, cette bulle protectrice, cette autorisation à oser, s’oser dans le jeu et la créativité.

Rien à voir avec la vacuité et la futilité de certains idiots qui n’avaient en tête que des fêtes crétines et vides de sens. Pas de cette insouciance des nantis qui n’ont guère de soucis à se faire pour leur avenir pour peu qu’ils sachent donner des gages à leurs parents en restant conformes, “comme il faut”…. Cette insouciance là était bête, aveugle et égoïste, ne nourrissait rien. Ennui du loisir qui finit par rendre le travail le plus vil attractif et légitime. Un monde où les voyages sont organisés. Mais quand un voyage est organisé, ce n’est plus un voyage. Oublions les …

Des milliers d’années après, je vois bien que l’insouciance ce n’est même pas cinq minutes par jour. C’est à peine si je sais lâcher prise.

A la longue c’est douloureux comme une névralgie chronique. Les articulations s’usent.

Ce maudit confinement a beaucoup ajouté à cela. D’aucuns prétendent avoir pu lire beaucoup de romans. Je commence tout juste à pouvoir y revenir vraiment et les contemporains me tombent des mains.

Alors, je reprends de vieilles lectures. Je relis Zola dans l’ordre. Je ne comprends pas pourquoi je suis à ce point attaché au dix-neuvième siècle. Après tout dans la société que décrit Zola, les fractures que nous vivons sont présentes. Mais toutes les catastrophes annoncées n’étaient pas encore arrivées. Le pire restait à venir.

Il faut s’autoriser à être insouciant.

Je vois bien que je mens un peu lorsque je dis plus haut n’être insouciant que cinq minutes par jour.
Il reste parfois un peu d’insouciance dans un poème , une chanson -lorsque je la chante, pas lorsque je la ré-écoute, là commence le drame – et surtout lorsque nous faisons l’amour. Oui, là je largue les amarres, merci, rien n’est plus consolateur et ne sait ouvrir sur un infini parfumé et multicolore… mais dans la journée, même lors d’une promenade au bord de la mer avec ce fantastique et joyeux Monsieur G., je ne peux pas dire être véritablement insouciant tant mon maudit “Moi” me cause… la fin du Monde ça tarabuste. On se dit “Comment y croire ? “Ou surtout comment oser espérer…

Et je sais bien, je me mets tout seul la pression à vouloir prévoir, me donner des choses à faire et il y a tant de choses à faire, à ne pas perdre mon temps, , parce que mon temps est compté… et conté aussi.

Ayant travaillé toute une vie, parfaitement remplaçable et remplacé, je devrais savoir marcher bon pas et profiter. Mais le réveil intérieur sonne encore chaque matin.

A quoi bon chante la bouilloire ? Pour quoi faire dit le lave-linge ? ” Et les factures imperturbables tombent tandis que les catastrophes ne manquent pas tout autour. Ça tombe !

Il faut donc que je m’autorise à être insouciant et que pour cela j’aille prendre conseil auprès du petit garçon qui habite en moi. C’est un sage. Il en savait des choses. Il n’avait pas lu Cyrulnik mais il était joyeusement résilient jouant avec F. dans le grand jardin.

Mais pourquoi en parler au passé ?

Si la vie nous a fait poupée russe, il n’y a en réalité qu’un seul corps, qu’une seule âme. Comme le chantait le grand poète ibère Iglesias, “Non je n’ai pas changé “.

Bon, c’est quand même l’heure de nourrir monsieur G. et mademoiselle I.

A bientôt peut-être ?

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