Épisode 5

Mon école

J’ai passé quatre ans à l’école élémentaire.
Pour mille raisons, les souvenirs sont encore puissants.

Lorsque je revins sur les lieux, ceux de mon école, presque cinquante ans après avoir quitté le cours moyen deuxième année, je ne fus pas dépaysé.

J’ai tout retrouvé, même les sensations.

La ville

Avec ma mère, nous avions trouvé refuge dans la maison des arrière-grands parents. Adieu Paris ! Nous nous retrouvions à trente kilomètres au Nord-Ouest de la capitale.

Une vieille expression dit que lorsque « tu viens de P. » tu es réputé ne pas être très futé.

À l’époque c’est vrai, la ville était encore plus provinciale que banlieusarde.

Son centre avait conservé il y a peu encore, ce côté vieillot et endormi, avec une partie des quartiers laissée à l’abandon. Des maisons s’effondrant sur elles-mêmes.

L’Église Notre Dame veille sur les pavés. Autour de la gare, dans les vieux cafés et tabacs flottait une odeur de misère qui existait déjà, plus sourdement, lorsque j’étais petit. L’Oise coule son eau grise, parfois presque noire.

Pourtant bien des paysages inspirèrent les peintres. Auvers n’était pas loin.
Je me souviens d’inondations spectaculaires qui pouvaient couper des villages de la civilisation.

Cette ville vint à subir encore un coup, la vieille ville et ses pierres ancestrales, lorsque l’on décida de créer près d’elle, en faisant mine de l’y marier, une ville nouvelle surgie des champs de betteraves.

D’un côté la vieille ville aux rues pavées, laissée à l’abandon, de l’autre cette citée où les architectes déployaient leur imagination : centre commercial gigantesque à l’américaine, avenues droites, bâtiment de la préfecture en forme étrange de pyramide renversée, quartiers d’immeubles dressés mangeant la campagne ou un peu plus loin résidences plus huppées au bord de pièces d’eau soigneusement agencées… tout ce décors posé portant en germe les crises futures que nous vivons encore aujourd’hui.

La nouvelle ville n’a toujours pas de cœur battant. On ravale des façades. On construit encore. Sans queue ni tête.

Nous avons assisté aux débuts de cette transformation qui en accompagnait tant d’autres.

La maison

La maison où nous vivions était par chance une vaste et vieille maison de pierres. Le jardin était vraiment grand surtout pour des enfants. Il y avait là, en haut d’un escalier, un gigantesque et généreux cerisier qui me permit d’inviter mes copains pour des fêtes gourmandes.

De l’espace pour jouer, courir. Les pivoines étaient superbes. Les arbres magnifiques. La prairie douce aux pieds. Je crois bien que c’est le voisin qui entretenait tout ça à la demande de ma grand-mère.

Ce n’était pas vraiment chez nous, mais j’aimais cette maison même s’il y faisait froid en hiver sans chauffage central.

Si je n’avais pas « une chambre à moi » je dormais dans le lit de mes aïeux. On l’appelait « la chambre Louis XV » à cause des meubles en faux style d’époque.

Le sommier grinçait mais l’édredon était de plumes.

La maison possédait un atelier avec les outils de l’arrière grand-père, une réserve incroyable de planches de toutes sortes  ; un garage conservait à l’abri des regards la grosse voiture noire de mon grand-père vivant à l’étranger. Elle en imposait. C’était je crois une Simca Vedette Beaulieu.

Sur le côté, contre la maison, l’une de mes tantes avait garé sa 4CV. Avec F, mon meilleur ami d’enfance nous y avons joué des heures, nous inventant des voyages… Ma tante me reproche encore le fait que nous aurions pissé dans le réservoir et peut-être mis du sable, ce qui compromit la survie de cette voiture… J’avoue avoir la mémoire sélective de ce côté.

Il y avait aussi un vaste grenier avec des mappemondes. Les cartes étalées sur le plancher nous avons passé des heures à nous imaginer au fond de l’Asie avec un autre copain qui s’appelait aussi F. Son père, colonel de l’armée iranienne, avait étrangement échoué dans cette petite ville.dans le cadre d’une mission de coopération avec l’armée française. Nous avions noué une amitié en souvenir de son pays que j’aimais.

Le sentier des framboises

Si la maison était formidable à explorer, l’extérieur réservait de merveilleuses surprises.

Plutôt qu’une rue à proprement parler, la maison était alignée avec quelques autres le long d’une sente, face à des jardins tenus par de petits maraîchers du coin. Ils y cultivaient choux et patates. La terre était riche.

Depuis, les jardins ont laissé place à l’un de ces affreux lotissements standardisés. Le jardin lui même a été coupé en lots et une autre maison occupe l’espace où nous jouions avec F.

Ce que nous aimions, ce n’était pas seulement pouvoir admirer les jardins, mais en remontant la sente, nous parvenions à un sentier plus étroit encore menant à un espace presque sauvage.

On y trouvait des ronces, des arbustes mais surtout des framboisiers sauvages. Une cabane abandonnée. Nous fîmes là des cueillettes fabuleuses. Nous tirions un jus délicieux des framboises pressées.

Le Petit-Clou

Lors de nos escapades dignes des plus grandes aventures, nous avions cependant la peur au ventre de tomber sur le Petit clou  et ses copains.

Le  Petit clou  dont je n’ai jamais su que le surnom, était un escogriffe qui ne devait pourtant pas avoir douze ans. Blond aux yeux bleus, habillé comme l’as de pique d’un vieux pull et d’un pantalon usés et troués, il fonçait sur sa mobylette qu’il faisait vrombir et péter.

Il pouvait se faire menaçant. Nous nous étions retrouvés un jour, le dos collé à la haie, un opinel sous le cou. Le Petit clou  nous avait fait comprendre que c’était son territoire.

Il habitait avec sa famille, une masure tout en haut de la sente. Ils s’y entassaient à plusieurs, déguenillés. Leur maison n’avait peut-être pas l’électricité. Ils vivaient dans la crasse… mais ils vivaient aussi dans la liberté. Je ne pense pas qu’aucun enfant de cette famille fréquentait l’école.

Je ne sais pas pourquoi, bien que petit, il y avait pourtant quelque chose que j’admirais dans l’insolence du Petit Clou .
Une énergie provocatrice, aussi sale que beau. Certains l’auraient dit « sauvageon ». Il était mal parti pour une vie rangée et confortable. J’ai l’impression de sentir son haleine sur mon visage et surtout d’avoir été transpercé à jamais par son regard intense qui jouissait de la peur provoquée sur ces enfants si sages de « bonne famille ». Car avec mon ami F, si nous faisions quelques bêtises, elles restaient raisonnables. C’était surtout notre imagination qui allumait un grand feu entre nous. Un feu de joie où nous mettions nos héros, nos lectures, notre soif de vie et de liberté, notre goût des mots déjà. L’un de nos grands jeux était d’en inventer, y compris pour faussement nous insulter un peu à la manière du capitaine Haddock.

Nous n’étions pas fortunés. Mais nos maisons étaient bien confortables et sûrement luxueuses pour Le Petit Clou .

Avec lui, nous retrouvions en chair les personnages des romans de Dickens que nous adorions.

Un jour, la maison du Petit Clou fut rasée et il disparut ainsi que les siens sans laisser d’adresse.

En réalité cela m’affecta terriblement. Une fois rasée, on voyait bien que la maison n’avait pas de fondations et que faite d’un seul tenant, son sol était en terre battue.

Le chemin de l’école

Pour aller à l’école et nous y allions entre enfants du quartier, c’était le dilemme. Passer par la sente ou passer par la rue ?

Passer par la sente c’était risquer de tomber sur le Petit Clou, mais le matin il devait dormir. Non, c’était plutôt de Gustave que nous avions peur. Le vieux Gustave était un monsieur quasiment clochard, portant une casquette grise et un vieux costume usé. Sa chemise était ouverte sur un torse qui laissait dépasser des poils gris. Il avait des chicots et parfois un vieux mégot jauni collé à la lèvre inférieure. Il vivait tout seul dans une petite maison sans vitres aux fenêtres. Aujourd’hui on dirait un squat.

Parfois, nous pouvions le voir se raser par la fenêtre, un petit miroir accroché au mur renvoyait des éclairs de lumière.

Non seulement sa maison était ouverte à tous les vents et à la pluie, mais Gustave avait pris pour habitude d’entasser tous les papiers et déchets qu’il trouvait dans la rue et de les déposer dans le petit jardin qui séparait sa maison de la sente.

Ce monsieur n’était pas écologiste avant l’heure mais devait souffrir du syndrome de Diogène.

Par dessous tout, il nous faisait très peur quand il s’approchait de nous la face effrayante : « Viens ! On va aller ensemble relever les pièges à loup ! »

La crainte en passant par la sente était de le rencontrer.

Alors nous pouvions décider de passer par la rue.

Mais passer par la rue, c’était risquer de tomber sur Natacha.

Natacha était un chien loup qui avait un acolyte dont nous ne sûmes jamais le nom. Quand nous passions devant leur maison, les chiens hurlaient et secouaient violemment le grillage, montrant leurs crocs et hurlant. On les entendant longtemps. Leur hargne faisait froid dans le dos.

Ça faisait peur mais surtout la crainte était que les propriétaires laissent leur portail ouvert et que les chiens foncent dans la rue, surtout Natacha qui me semblait une bête vraiment énorme.
C’était arrivé une ou deux fois. Le propriétaire l’avait rappelée en la grondant.

Mais il y eut ce jour où nous étions en auto avec ma mère et où un gars en vélomoteur, effrayé par les aboiements, vint finir sur le capot et cette autre fois où Natacha me déchira un pantalon tout neuf. J’avais crié « Au secours »

Alors Gustave ou Natacha ? C’était le dilemme.

Une fois passé cet espèce de poste frontière effrayant, le reste du chemin se faisait à peu près sans encombre. Nous riions chaque jour en passant devant la maison de Monsieur et Madame Labitte qui fiers de leur patronyme s’étaient fait faire une énorme plaque dorée.
Parfois je me fâchais si un autre groupe se moquait du handicap de ma sœur. Mais tous les mômes à l’époque allaient seuls à l’école. C’était un bon moment pour rire et bavarder et au fil du trajet le groupe s’augmentait des copains qui nous rejoignaient, le visage portant encore quelques miettes ou traces de confiture…

L’école.

Lorsque je l’ai revue, elle n’avait pas changé. Il paraît que la ville va enfin faire des travaux.

L’école ou plutôt le groupe scolaire.

Il y avait sur la gauche le petit parallélépipède jaune de l’école maternelle. J’y déposais rapidement ma sœur.

Mon école était aussi un parallélépipède mais bleu, posé sur son préau avec devant une grand cour goudronnée et derrière un pré.

Elle était récente à l’époque, moderne, rationnelle. Tout y était impeccablement rectiligne et ordonné.

Il y avait en réalité deux écoles en une puisque les filles étaient séparées de nous par un haut grillage. C’était leur univers, avec leurs maîtresses.

Nous les regardions jouer à des jeux étranges, des balles, des cerceaux, des élastiques et des cordes à sauter.

Mon école était exclusivement masculine à l’exception de la femme du directeur qui tenait le cours préparatoire.

Le directeur en imposait par son allure sérieuse et austère. Il roulait dans une 404 grise, à la propreté toujours impeccable. La monture de ses lunettes et sa coupe à la brosse imposaient le même sérieux. Chez lui aussi, tout semblait avoir été tracé à la règle : vêtements, physique, posture, visage…

C’est lui ou parfois un élève méritant, qui allait sonner toujours à l’heure précise. La sonnerie était électrique.

La règle immuable exigeait que l’on s’arrête sur place au premier coup puis que l’on rejoigne son rang au deuxième.
Puis chaque rang avançait dans un ordre intangible.

Tout était rectiligne. Nous nous déplacions sur des lignes droites invisibles dans un monde de parallèles et de perpendiculaires. Les rangs étaient impeccables. Le bâtiment rappelait un peu les jeux de légos. Au dessus des éléments de la façade, parfaitement bleus, d’un bleu académique, descendait le jaune pétant des stores.

Les enseignants vivaient dans un petit bâtiment, une sorte de gros cube posé derrière l’école.

Un pré soigneusement tondu, accueillait une potence destinée aux cordes à nœuds pour l’éducation physique.

Dans la classe de cours moyen, je me souviens que j’adorais manger le trèfle en attendant mon tour.

Mais tout était rationnel, fonctionnel dans cette école. Tout était à angles droits, tracé à l’équerre.

Cette sorte de géométrie précise m’influença sûrement.

L’égalité républicaine

Dans cette école encore, chaque élève portait une blouse. Les blouses étaient assez diverses. Souvent bleues ou à carreaux , courtes, tenant plus du blazer. Souvent en nylon, parfois avec un écusson.

Les livres et les cahiers nous étaient fournis. Il fallait couvrir les livres. Nous le ferions d’un papier bleu ou kraft. On nous donnait des protège-cahiers de couleur. Le bleu je crois pour le cahier du jour. Nous n’avions pas de classeur et assez peu de cahiers.

Les crayons et stylos l’étaient aussi. Il y avait là une forme de belle égalité républicaine. Le matériel était rangé dans une boite rectangulaire en plastique translucide qui ne quittait pas l’école. Un élastique tenait les crayons de couleur. Nous recevions un crayon, une gomme, une règle. Nous avions un stylo à bille bleu et un vert mais à n’utiliser que pour écrire sur le cahier d’essais. Très tôt chacun recevait également un porte plume avec une plume sergent major. Nous avions un petit pot de colle Cléopâtre au parfum si caractéristique.

Nous disposions d’une ardoise et de son éponge dans une petite boite ronde en plastique. Il fallait apporter le chiffon.

Pour tailler les crayons, il nous faudrait utiliser la machine du maître. Sur autorisation.

Si les sorties étaient rares, jamais il ne nous fut demandé d’argent.

En revanche, il me semble que nous participions à la vente de timbres pour les campagnes de la lutte contre la tuberculose ou de la jeunesse au plein air…

A midi, nous déjeunions à la cantine. Je détestais y aller. La nourriture n’étaient pas terrible. Vers 8 ou 9 ans, j’écrivis un texte libre où je racontai comment des copains jouaient à « vomir leur purée »  dans leur assiette.

Dans cette école, il y avait les maîtres et surtout les copains. Ils ont été les personnages essentiels de cette histoire car c’est à l’école que j’appris l’amitié et la fraternité. C’est pour eux que j’allais à l’école avec plaisir chaque matin, même si je le raconterai plus tard, existaient déjà des petites bandes et des formes de harcèlement.

Fils de familles du coin, fils d’émigrés de province venus travailler en banlieue, fils de migrants déjà et notamment portugais, la classe restait assez diverse mais unie par la camaraderie.

Dans la cour nous jouions aux osselets. Ou à chat perché. Ou à nous raconter des histoires…

Comme je n’ai pas fait de cours préparatoire, je rejoignais un groupe déjà constitué. Mais je parvins à me faire une place.

Je me souviens que mes copains étaient choqués que je sois fils de divorcés. Il n’y avait que G qui était dans la même situation. Pour eux cela avait un côté transgressif. Surtout s’il y avait du remariage.

Ils l’étaient encore plus lorsque j’annonçais que je n’étais pas baptisé.

« C’est impossible, tu serais mort ! » dit l’un. « Non, non, c’est possible, intervint un expert du groupe. Mais il ne pourra pas aller au paradis ».

C’était pourtant une école parfaitement laïque et républicaine.

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Catégorisé comme en classe

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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