Épisode 2

La première école

Épisode 2

Nos souvenirs et surtout ceux qui remontent à notre première enfance, sont un mélange d’autofiction et de récit familial.

Parfois des images reviennent. J’ai pu en faire valider la véracité par certains membres de la famille qui ayant vécu la même époque pouvaient infirmer ou confirmer ce que j’avançais.

Les premiers souvenirs sont bâtis de sensations, d’impressions, de bribes… Le récit qui les accompagne pourrait être contredit par les faits. Mais c’est ce récit qui nous a forgés pour partie.

Comme tout cela remonte au tout début des années soixante, nombre d’acteurs ont disparu. Ma mère n’est plus là pour me répondre et j’ai bien peu de traces de l’époque.

Aucune photographie ne me montre dans ma première école. Les premiers dessins et les premiers écrits viendront plus tard.

Ce qui complique encore le récit, c’est que mes débuts scolaires se firent à l’étranger, et que la dernière année fut interrompue par un retour précipité en France…

Mes parents avaient été nommés professeurs au lycée français de Téhéran. Tandis que le Général de Gaulle s’imposait en France, le Shah d’Iran commençait à durcir le ton avec des opposants qui commençaient à s’organiser. La police politique à son service, la terrible Savak espionnait chacun sans scrupule. Dans la capitale, les expatriés se retrouvaient entre eux et fréquentaient la famille royale ou les notables locaux. Il y avait facilement du caviar sur les tables. La maison qu’occupaient mes parents était louée avec le jardinier. Il devait y avoir quelqu’un pour s’occuper du ménage. C’était une de ces maisons modernes aux grandes baies vitrées donnant sur un jardin avec piscine. Il fallait payer la police pour s’assurer de ne pas être cambriolé. Un mélange d’insouciance, de liberté qui pouvait engendrer une relative débauche ou en tout cas un relâchement des mœurs même si les conventions restaient prégnantes.

Il paraît que ma mère renvoya une nounou qu’elle avait engagée pour veiller sur nous parce qu’elle l’avait surprise à jouer d’un doigt avec mon sexe. Il s’agissait en réalité d’une sorte de coutume visant à exalter la virilité des très petits et non d’une forme de perversion… Récit encore de la personne engagée pour entretenir la maison, qui oubliait de fermer le gaz en méconnaissant les dangers.

L’époque était donc étrange. Je pouvais entendre tout à la fois l’appel du Muezzin, le soir la trompette de Miles Davis sur le phono du salon et j’écoutais en boucle un disque de chansons américaines très rythmées pour enfants…

Dans ma chambre, derrière la grande baie vitrée ouverte sur la nuit, j’entendais au loin le cri des chacals ou de chiens sauvages qui me pétrifiait.

Jouant librement, je me fis des petits amis persans et c’est avec eux que j’appris quelques mots vite oubliés dont surtout une flopée d’insultes.

Les parents, cédant à l’ivresse de l’expatriation, ne tardèrent pas à se déchirer. La vodka ne les rapprochait pas. Mais la présence de mes jeunes tantes adolescentes ou jeunes femmes comme de mes grands parents, contribuait à me rassurer.

Mais le premier jour d’école ?

Je ne sais pas bien si je n’ai pas fréquenté d’abord une sorte de jardin d’enfants. En tout cas, il était tenu par des religieuses.

Aucun véritable souvenir des lieux, des camarades… encore moins de ce que l’on pouvait y faire.

On parle souvent de l’importance du premier jour… Je crois que cette aventure ne me posa aucun souci.

Il se raconte toutefois qu’un jour je me suis échappé.

Belle faute professionnelle ! Et ce d’autant plus que le petit garçon blond que j’étais, lâché dans les rues d’une capitale étrangère, ne parlant pas la langue, pouvait constituer une proie facile.

M’étais-je glissé entre les jambes des adultes devisant à l’entrée de l’école ? Il paraît qu’on mit un peu de temps à repérer ma fugue… J’ai pu déambuler assez longuement avant qu’un homme ne me trouve et me conduise à la police. Dans quelle langue nous parlions-nous ? À ceux qui m’interrogèrent, on raconte que je déclarai n’avoir ni père, ni mère.

Volonté déjà d’émancipation ou peut-être lucidité précoce.

En tout cas on me retrouva sans souci ni traumatisme.

Deux autres souvenirs de cette époque scolaire me marquèrent.

Le premier, c’est qu’on me confia un jour, à l’une de mes tantes qui peut être enseignait également au lycée français ou surveillait une classe d’études.

Je me souviens qu’on fit apporter une chaise à ma taille et un petit bureau sur l’estrade, au pied de celui de ma tante et que je pus dessiner sagement à ses côtés. Mais surtout, je me souviens de la sensation étrange et chaude de cette classe de garçons, tous plus grands que moi, peut-être des adolescents. Ils me regardaient penchés sur leur cahier, les yeux complices, bienveillants et rieurs, un murmure parcourant la salle. Je compris confusément qu’ils étaient amusés d’avoir devant eux un maître si jeune.

Et c’est peut-être la première fois que je ressentis le plaisir de me trouver sur l’estrade face à une classe.

Un autre souvenir plus confus remonte également. J’ai fréquenté ensuite quelques mois une classe maternelle où l’on pratiquait le bilinguisme. Pas de farsi au menu, mais de l’américain et du français. Je ne garde de cette classe que le souvenir de la présence chaude de mes camarades à mes côtés. Je nous vois, assis à même le carrelage. Sans rien faire. Je ne me souviens pas du tout du visage de nos maîtresses mais seulement de leurs jambes minces et galbées, de chaussures à haut talon et de longues jupes plissées qui devaient arriver au genou.

Aucun autre souvenir de ces premiers mois d’école.

Que pouvait-on y faire ? J’avais l’impression que j’étais un spectateur. Plutôt content. Mais que c’était plutôt en dehors de l’école que j’apprenais le plus de choses.

Cela me marquera assez pour que je le raconte plus tard dans mes premières rédactions à l’école primaire. Mon premier apprentissage ce fut l’amitié de Kim le chien avec lequel je courrais la main dans sa gueule et celle de Karim un petit voisin qui venait jouer à la maison.

J’ai toujours su que j’allais grandir d’abord par la joie de ces rencontres.

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Catégorisé comme en classe

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)