Épisode 4

Le chignon de Madame G – la grande section

Je ne parviens pas sur le plan de Paris, à retrouver cette école maternelle où je fis mon année de grande section.

Nous revenions de l’étranger, je n’avais pas cinq ans. Bizarrement, j’avais ramené un accent qui pouvait marquer certains des mots que j’employais. Je crois que j’en avais un peu honte.

Nous étions hébergés dans un très bel appartement du seizième arrondissement de Paris. Ce n’était pas chez nous. Les planchers sentaient bon la cire, les couloirs étaient immenses. Il y avait des moulures au plafond. Derrière un rideau du long couloir qui menait à la salle de bains, pendaient des marionnettes à fil, toutes emmêlées, qui avaient dû appartenir à mes tantes.

Du monde passait là. Les grands vivaient leurs histoires compliquées. Cela bruissait et parfois des portes claquaient. J’étais absorbé par l’apprentissage joyeux de la lecture et la maîtrise appliquée des petits soldats avec lesquels je jouais des heures.

L’école. On y était en cinq minutes. Je ne suis pas certain d’avoir commencé l’année avec les autres.
Je me souviens d’un portail vert qui me paraissait immense. Dans le hall d’entrée, il y avait la loge de la gardienne. Un vaste préau couvert servait aux activités physiques et à la cantine. Mais je ne déjeunais pas à l’école.

J’ai le souvenir assez précis de la classe qui donnait directement sur la cour. Je la vois comme un refuge. Un lieu protecteur. Nous faisions groupe, serrés chaudement autour de la maîtresse dans une ambiance chaleureuse et douce.

Avec un calme olympien, Madame G régnait sur son groupe d’enfants sages. Elle portait un chignon qui rehaussait sa nuque. Elle était belle comme ces grandes actrices américaines. Une sorte de princesse, digne et prévenante. Jamais je ne l’entendis élever la voix.

J’étais mutique mais je guettais tout. Chaque matin Madame G faisait parler des marottes. La classe suivait passionnée les échanges. Je ne voyais que la maîtresse et les marottes. Les copains intervenaient. Moi pas. Mais il paraît que je répétais pour moi tout ce que disait la maîtresse. Mes lèvres remuaient en silence . Je faisais mien le langage de l’adulte.

Un jour nous avions réalisé une grande maquette de l’Arc de Triomphe tout proche et de la place de l’étoile avec je crois ses douze avenues. Chacun devait apporter un élément de décoration. J’avais apporté une petite voiture. J’étais fier.

Une autre fois, il s’agissait de se déguiser et danser peut-être pour Mardi-gras… alors ma mère m’avait confectionné le même costume que celui que porte Tintin dans l’Or Noir. Une djellaba avec une sorte de shemagh. J’avais fait sensation. Avec un costume, on pouvait jouer un personnage sans honte.

Je ne me souviens pas vraiment de ce que nous faisions en classe. Les quelques dessins sauvés de l’époque montrent que je n’avais guère de talent artistique et que mon geste graphique restait saccadé. Il n’empêche, j’aimais bien aller je crois dans cette école, surtout pour la maîtresse qui semblait me comprendre, m’accompagner et m’encourager tranquillement.

Ce ne fut pas le cas de sa collègue qui m’accueillit un jour où Madame G avait dû s’absenter.

Cette maîtresse aussi grosse que revêche avait également en charge des élèves de grande section. Étaient-ils plus âgés ? Sa classe ne ressemblait en rien à la nôtre. Les élèves disposaient d’un bureau et les tables étaient alignées comme à la grande école. En rangs d’oignon. D’ailleurs, visiblement la grosse dame à la permanente sévère avait commencé à enseigner la lecture à ses élèves. Ça n’avait pas l’air très drôle. L’ambiance était lourde.

Fidèle à mon habitude je ne répondais pas aux questions. Elle me menaça vertement de me hisser tout en haut de l’armoire.

Je me récriai d’un vif « Non ! ». La première fois que je parlai publiquement dans cette école. J’imagine comme elle a su s’en vanter devant madame G auprès de la directrice. Avec sa méthode, elle obtenait tout !

Il fut confirmé le même jour que je savais déjà lire et que je serai dispensé de cours préparatoire sans autre forme de procès.

Si j’adorais ma maîtresse, je n’avais guère d’amis dans cette école que la petite Nathalie. Je la vois à peu près silencieuse aussi, assise à même le sol dans la cour. On aurait dit que personne ne voulait jouer avec elle. Elle était un rien amorphe et nous nous tenions la main. Sans émotion apparente. Souvent.

Je crois que c’est dans cette classe que se dessinait déjà ma vocation. Jouer à être la maîtresse en répétant ses mots, y compris les consignes qu’elle pouvait dire. M’imprégner de sa posture bienveillante et apaisante, attentive et respectueuse… Le contraire de la grosse maîtresse qui m’aurait traumatisé non par son allure mais par son agressivité de rombière. Et puis veiller sur les petites Nathalie, les fragiles.

Madame G et sa collègue incarnaient à leur façon deux modèles pédagogiques, deux visions de l’école et du Monde.

La sévère et directive, transmettant verticalement le savoir et la patiente, valorisant l’enfant et son imaginaire.


Il y avait la directrice. Petite dame boulotte, déchargée de classe je pense. Elle avait un jour grondé vertement ma mère arrivée en retard pour me récupérer et en la menaçant de tout dire « à notre mère ». Il est vrai que ma maman portait communément de longues nattes qui lui donnaient plus l’air d’une étudiante que d’une respectable mère de famille du seizième arrondissement. Mais ma mère pleura devant l’agressivité de la directrice et ne sut se défendre. Elle était pourtant devenue une jeune mère célibataire élevant seule deux jeunes enfants.

Quand nous avons quitté Paris et l’école pour la banlieue, je n’eus plus jamais de nouvelles de Madame G, ni d’aucun camarade.

Mais j’avais goûté à l’excellence de cette école maternelle française. Ce modèle souvent réputé et apprécié. Ou en tout cas du modèle porté par Madame G. On y parlait beaucoup, le jeu et l’imagination y avaient leur place, le chant ou la danse, le dessin et cela sans compétition, évaluation, notation particulière.

Nous étions dans le groupe et nous étions accueillis sans jugement.

Et je mesure toute ma chance d’avoir fait ma grande section chez Madame G !

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Catégorisé comme en classe

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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