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De la saveur…

l'écriveur

De la saveur…

Il parait que l’épidémie peut engendrer anosmie et agueusie.
S’il me semble ne pas en souffrir, comment nommer cette perte de goût pour les romans ?
Non pas la perte du goût de lire, je lis beaucoup et à peu près tout ce qui me tombe sous les yeux, depuis toujours.
Non, ce qui ne va pas, c’est cette déception à la lecture des romans.
La plupart des romans d’aujourd’hui me tombent des mains. Ils sont souvent des objets sans chair, des concepts, ou juste conduits par un tempo… parfois c’est la musique des mots et cela tient un peu, parfois c’est une succession de plans rapides comme dans une série télévisée américaine. Mais c’est vide, sans corps.
Je sais bien que même aux temps fastes du roman noir américain traduit en français, les traducteurs élaguaient le texte pour lui donner un rythme beaucoup plus rapide.. on en savait très peu sur les personnages et pourtant cela prenait corps car le lecteur était troublé par quelque chose de sale ou de désespéré, une critique sociale qui osait se glisser, une ambiance qui laissait des traces le livre fermé.

Il persiste une littérature qui se regarde le nombril. Ce qui pourrait être bien si le lecteur n’éprouvait pas le sentiment de lire un journal intime qu’on exhibe. Ce ne sont pas vraiment des romans.
Il y a les pâles imitateurs de Le Clezio, Duras ou Sylvie Germain.
Ceux-là en sont restés à l’emballage, à la contrefaçon, à la surface, ils n’ont pas lu assez et pire encore ils n’ont pas vécu assez pour mettre du corps à leurs écrits.
Et puis ceux qui ont une idée, un concept et qui croient pouvoir tenir cent pages. Ils font des produits surfaits presque aussi ridicules que ces restaurants à brunch pour bobo et au final presque moins honorables que ces bouquins faciles, vendus à des millions d’exemplaires d’une littérature faite pour se contenter de rester dans la salle d’attente de la vie, faite pour rêver… mais à quoi ? comme le papier glacé des revues glamour où s’étalent les destins de ces riches si malheureux…
C’est peut-être l’époque, c’est peut-être que les écrivains d’aujourd’hui n’ont été nourris que de succédanés.
Quand je lis, je cherche mes romans d’enfance, les Dickens qui après les contes de Grimm n’étaient pas sans violence, les Daudet et les Pagnol et puis plus tard les grandes épopées toujours vécues par des personnages en quête d’amour … puis ce quelque chose de trouble qui commençait avec Jules Renard et son Poil de Carotte…
Déjà petit j’aimais qu’un écrivain vienne me perturber dans mon intime, me révéler à mes propres émois, nommer mes sensations… ce n’est pas pour rien que lire était une activité suspecte pour beaucoup…
Déjà petit je ne supportais pas d’être floué et je détestais le Petit Prince écrit convenu fait pour des grandes personnes et surtout l’un des écrits les plus tristes sur l’enfance.
Je ne suis pas là pour régler mes comptes.
Petit, j’allais au roman comme on se baigne dans le fleuve d’une histoire humaine, j’y apprenais la vie, les valeurs, l’empathie.
Hugo aime Gavroche. Hugo est du côté de Gavroche.
Alors j’ai grandi dans cette belle littérature, je me suis ennuyé ce qu’il fallait avec Stendhal, mais quelle précision dans le détail, quelle justesse à chaque fois et quelles nuances !
Ensuite je suis allé me frotter à Bobin, le Clezio , Germain , Duras et je ne peux tous les citer et comme ils ont su élargir l’horizon et me transformer à chaque lecture !
Et puis les japonais qui écrivent avec leur souffrance, avec la bombe avec une connaissance extraordinaire de la littérature française.
Les imbéciles qui voudraient se contenter d’une lecture patrimoniale, surgie de racines qui n’auraient pas été baignées d’eaux parfois lointaines, ceux là n’ont rien compris des courants littéraires qui traversent et irriguent la planète.
Ces romans de l’enfance qui m’apprenaient la difficulté d’être soi, de s’émanciper et les valeurs.
Et puis cette écriture absolue qui sait faire voler la poussière sous le soleil et dessiner la silhouette de l’enfant qui sans ciller fixe la lumière sur l’océan…
C’est lorsque le roman ouvre la porte à la poésie vivante, au rêve…
Les Robinson Crusoé, Henri de Monfreid et les secrets de la mer Rouge. Le Monde et les autres , la solitude, l’épreuve et les autres…

Ai-je lu petit trop de bonnes pages pour ne pas me retrouver dans cette littérature ? Il y a toujours eu des feuilletons, des choses faciles qui s’écrivaient lorsque l’image ne venait pas concurrencer la fiction avec toutes ses facilités surtout lorsqu’elle cède à l’explicatif …

Ou c’est peut-être qu’on ne peut vraiment apprécier les romans lorsque sa vie est assez secouée pour en devenir un elle même ?
Si le roman est mauvais, il n’a pas bon goût mais si on garde à la bouche trop d’amertume alors il devient impossible de percevoir les nuances et d’avoir envie de se plonger plus avant dans les pages.

Avec les romans c’est question de feeling, d’empathie, d’amitié, d’accointance qui accroche par le bout du cœur. Comme lorsqu’on rencontre un humain dont on attend autre chose qu’une conversation sur la pluie et le beau temps.

Intérieure ou voyageuse, un roman est toujours une aventure.
Peut-être faut-il que j’accepte de nouveau, de me laisser surprendre et d’apprendre. Sans trop raisonner. Redevenir enfant, ouvert aux sensations, adolescent pétri d’idéal, adulte solidifié dans ses valeurs sans jamais sombrer dans la moraline ou l’esthétique convenue…

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