Les marchands de polémiques

Créer une polémique, ça permet de cliver les personnes et d’alimenter des débats sans fin. Ça permet aussi de se trouver des excuses pour ne rien changer au final.

La société d’aujourd’hui est-elle plus clivée que celle d’hier ?

Quand j’étais gamin, l’information radio et télé surtout c’était la voix de MonGénéral. La presse écrite plus forte et présente s’adressait à “son public”. Les réseaux sociaux c’était le café. Il n’y avait pas de femmes et on ne se mélangeait pas entre bourgeois et ouvriers.

Après la seconde guerre mondiale qui n’avait pas montré que le meilleur de nous-mêmes, mais aussi le meilleur, il fallait se donner un peu d’unité nationale. chacun roulait pour ses couleurs. Ce n’était pas que binaire entre droite et gauche. Les nuances existaient. Les magouilles plus discrètes aussi.

Les institutions et le service public étaient cependant assez forts pour constituer une ossature relativement solide sur laquelle s’appuyer. On construisait des villes nouvelles (creuset des ghettos de demain) et des écoles. La promesse d’une meilleure vie grâce aux progrès de la société de consommation créait un certain engouement… qui s’estompa lors de la première crise du pétrole et de l’apparition du chômage.

De trop lucides “Cassandre” comme René Dumont s’époumonaient dans le vide. Le règne de la bagnole, de la télévision et du robot ménager bien avant la joie des gadgets numériques permettait de satisfaire provisoirement la population.

Il y avait des ratonnades jamais punies. Au jardin des Tuileries des fourgons de police lâchaient de temps à autre de braves représentants de l’ordre qui allaient casser du pédé à la matraque en toute impunité.

Les marchands de sommeil faisaient leur beurre. Les femmes avortaient en cachette dans les pires conditions. Peu d’enfants allaient faire de longues études. Il était plus aisé de trouver un emploi non qualifié sans disposer d’un diplôme.

Les grèves pouvaient être longues et violentes. Quand la CGT ou le PCF descendaient dans la rue, ça rameutait du monde.

Les tensions venues du Monde nous secouaient et clivaient également la population. Les hippies fumant de l’herbe étaient vus comme moins que rien par les mamies permanentées. Les patrons méprisaient les ouvriers qui n’en pouvaient plus. Les rapports de force étaient davantage structurés via des mouvements et des organisations… mais les clivages étaient là. Rudes et saignants.

Seulement, ils étaient plutôt compris comme des oppositions entre des groupes que des personnes. Aujourd’hui, la détestation n’est pas seulement “sociale”, elle est surtout et de plus en plus individuelle. Sur Twitter, on met plus souvent en cause la personne que ses idées. On l’affuble d’étiquettes. Le dénigrement, la disqualification avec tout le côté toxique et pervers qui peuvent aller avec envahissent les échanges. On menace et si besoin on met à exécution, les petits procureurs en général anonymes devenant vite des justiciers…

Mais qui sont les marchands de polémique ?

C’est très souvent l’extrême droite lorsqu’elle se jette sur le moindre fait divers alimentant ses thèses. Elle a profité aussi des difficultés de la pandémie. Elle veut obliger les uns et les autres à se positionner par rapport à elle. Sa force est la contamination. En effet, qui serait contre l’application des décisions de Justice ou le respect des forces de l’ordre ? Sur un certain nombre de sujets l’extrême droite veut fixer le thème des échanges. Cela permet habilement de ne pas aller chercher les causes notamment sociales des difficultés.

Mais c’est aussi le gouvernement actuel . Le ministre des cerceaux (ex- ministre de l’Éducation nationale) alimente sciemment et en rajoute sur la fameuse polémique des “écrans plats” que des familles achèteraient avec les allocations de rentrée. C’est une habile façon pour lui de faire passer à l’arrière plan sa non préparation de la rentrée au regard de la pandémie ou la baisse de moyens dans le second degré. Lorsqu’à Marseille le Président censé venir aider la ville, lance que dans 50 écoles les directeurs effectueront le recrutement des enseignants, il permet de faire dériver le débat. Bien sûr, il ne dit pas ce que l’on fera des enseignants déjà nommés (on les déplace d’office ? ). Pas plus que les directeurs des écoles primaires publiques ne sont pas des chefs d’établissement. Surtout il laisse insidieusement entendre que la cause des difficultés viendrait donc des personnels.

Par son annonce, il vient cliver les profs entre eux, contraint les uns et les autres à prendre position. Il pourra toujours laisser entendre que si on ne peut réformer c’est à cause des vilains syndicats conservateurs… La ficelle est grosse mais fonctionne assez bien chez celles et ceux qui sont prompts à trouver de nouveaux boucs émissaires. A aucun moment, le gouvernement ne dit qu’on pourrait vraiment donner la main aux acteurs locaux en veillant à l’équité républicaine en termes de moyens, en favorisant la stabilité des enseignants et la venue de profs expérimentés et formés au contexte.

La plupart de ces marchands de polémique veulent cliver (diviser pour mieux régner) et renvoyer les individus à leur seule responsabilité personnelle.

Sans s’enfermer dans une idiote guerre des classes sociales entre elles pour le pouvoir, l’individualisation des conflits permet leur atomisation. Si le dialogue social n’est plus possible alors la violence apparaît. En réponse la violence institutionnelle trouve à ce moment sa légitimité pour rétablir l’ordre et le calme.

La gauche dort !

Alors que tous les éléments seraient réunis pour que les plus faibles s’unissent et réagissent collectivement, la gauche, émiettée, rongée par des conflits de personnes, ne disposant que de peu de leviers, ne parvient pas à motiver et fédérer.

Ce devrait être le travail inlassable de ses leaders mais l’ennui c’est qu’il n’y a plus beaucoup de liens entre la classe politique qui dirige ou anime les partis de gauche et les classes populaires que l’on croit anesthésiées par la société de consommation et la nourriture de restauration rapide. La gauche n’ose pas, la gauche ne sait plus situer les classes fragiles. Elle a laissé les pauvres à l’abstention et à l’extrême droite.
Ce ne sont pas hélas les déambulations d’une pasionaria écologiste gesticulant comme un acteur de stand-up qui mobiliseront ceux qui ont déserté la politique…

Ne pas se laisser dicter l’agenda des débats mais proposer et le faire à voix haute et claire !

J’ai moi même répondu sur Twitter aux bêtises du ministre des cerceaux. Ce tweet a été largement suivi, liké etc. Fort bien. Mais après ? En répondant, j’ai donné du relief à cette polémique idiote et sans intérêt et le buzz a fait sa focale sur ce sujet occultant les vrais thèmes de rentrée.

Comme il faut boycotter les polémiques de l’extrême droite (ne plus regarder Cnews, ne plus diffuser les vidéos de Zemmour et autres Philippot), il faut ignorer ces polémiques pour proposer : que ferait la gauche à Marseille ? avec quel argent ? comment s’organiser ?

Il faut à la fois reprendre la main en termes de thèmes et de propositions et surtout ne pas se laisser dicter l’agenda ou les sujets.

Ce n’est pas facile, on a envie de réagir, on s’énerve…

Sur les réseaux sociaux…

Outre le fait de ne plus relayer l’extrême droite et les provocateurs de tous bords, je crois bien que sans même leur dire je vais bloquer les trolls, ne pas leur répondre, ne pas leur donner d’importance, surtout tous ces clampins anonymes qui ont deux abonnements et trois abonnés et parfois se répondent à eux-mêmes pour se soutenir … mais a contrario, je pense aussi relayer davantage les idées intéressantes, les propositions créatives et qui me sembleraient utiles pour faire avancer les choses…

S’affirmer clairement. Bien sûr on me dira que je m’en suis pris aux uns ou autres… Il est difficile parfois de se taire face au mensonge surtout quand il est érigé en stratégie pour gouverner un ministère… il n’est pas question d’attaquer la personne même si parfois “elle donne des bâtons pour se faire battre”. Pourtant je me dis souvent que c’est parce qu’il a trouvé un espace libre , la nature ayant horreur du vide, qu’il a pu s’imposer aussi aisément alors qu’il y a quelques décades, il n’aurait pas tenu un trimestre.

On dirait que le gens ignorent le pouvoir dont ils disposent…. oui mais ça suppose d’être capable de sortir de son individualisme… et ça ! c’est une autre histoire !

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Catégorisé comme Blogue

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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