Le point d’équilibre

J’ai toujours été frappé par ce moment où tout peut basculer, craquer… nous faisant parfois passer du sublime à la catastrophe.

C’est le livre de trop sur l’étagère qui la fait craquer. C’est le trait de pinceau superflu qui détruit le chef d’œuvre. Le tour de clé du plombier qui déclenche l’inondation. Pour moi plus récemment, c’est le réglage de trop dans les paramètres du site le rendant inaccessible alors qu’il fonctionnait bien…

C’est affaire de chimie. Les cuisiniers le savent. Il faut si peu de choses pour que se délie une sauce. L’orateur qui ne dose pas son emphase ou son lexique, l’acteur qui se laisse emporter poussant le lyrisme trop fort…

Si l’enthousiasme est un piège, l’inhibition et la volonté de tout contrôler risquent de nous faire sombrer dans la norme froide et de laisser le principe de précaution figer notre créativité.

On veut essayer. Il faut essayer pour voir et parfois comprendre.

Le château de cartes tient debout grâce à notre habileté, à l’équilibre des cartes entre elles, à la stabilité du support et en fonction des éléments de perturbation extérieurs. Il suffit d’un courant d’air…

L’usure lente des choses peut-elle à son tour détruire l’équilibre. C’est le temps. Le cœur a lâché presque silencieusement. C’est l’effort de trop. L’infarctus au retour du match de foot où pourtant tout semblait bien aller. Causes sourdes de la rupture.

La dispute de trop dans un couple. Ils se sont séparés.

On dit : « cet acte a été commis par un déséquilibré« . Comme si un crime pouvait être commis par une personne équilibrée. Il a pété un câble. On n’avait pas vu qu’il s’était « radicalisé ». Là, la perception s’est altérée. L’enthousiasme pour une cause a viré à la folie meurtrière.

Un mur que j’admirais souvent lors de mes promenades, fait de pierres justement choisies et habilement associées entre elles, est tombé. Il fait une plaie béante ouverte sur le chemin et dévoile la beauté d’une propriété. C’est peut-être un moineau qui s’est posé une fois de trop sur la pierre. Il n’avait pas d’intention…

Mais souvent nous voulons essayer cherchant à parfaire et l’adage cruel du « mieux qui est l’ennemi du bien » se rappelle à nous.

Le génie a osé. Son effet est superbe. Sa formule limpide frappe. Un autre l’imite, il est juste bouffi d’emphase, ridicule… et sa chute est comique ou pathétique.

Parfois le barrage qui rompt, c’est l’impéritie, le délaissement. Cela est à combattre. Veiller, sécuriser, prendre soin, protéger…

Mais ce qui me touche, c’est ce moment délicat : l’essai. Ça rate. Trouver pourquoi. Reconstruire.

Parfois l’essai engage de l’inattendu. Cette découverte que l’on n’avait pas prévue. Sérendipité. Il fallait avoir l’œil.

Dans la formation des enseignants, on parlait de régulation et d’activité réflexive. Chaque maître sait ce moment de saturation où le cerveau n’est plus disponible. J’avais tout compris, je croyais, tout s’effondre. Et peut-être bien faut-il aller secouer mes représentations pour que j’avance…

Il y a deux sensations tout aussi extraordinaires : la jubilation éprouvée lorsque « ça marche », « c’est beau », « c’est réussi »… c’est le chef d’œuvre et ce sentiment troublant si ça s’effondre. Le spectacle de l’effondrement peut nous séduire.

Nous adorons les « films catastrophe ». Dans ces films notre peur s’exprime confortablement. Ce n’est qu’un jeu. Dans la vie, nous sommes tentés de prendre nos jambes à notre cou… puis on se souvient de la beauté du sauvetage. Le noyé sur la berge reprend pied.

Comme autodidacte, je connais le syndrome de l’imposteur. Si ça réussit, ça tient du miracle ou du heureux hasard. Si j’ai raté c’est parce que je suis incompétent.

Alors survient l’armée de coachs, de spécialistes, de donneurs de leçons et de conseils… lesquels, titillés dans leur zone de confort peuvent se montrer plus fragiles que l’amateur éclairé.

Le point d’équilibre. C’est oser le risque mais se protéger à l’avance et protéger les autres si possible.

Dans la lutte contre la pandémie, certains voudraient ne voir essayer que des choses absolument sures. Certains préfèrent rester ainsi nus dans un paradoxe surprenant. Bien sûr, si je veux qu’une étagère tienne ce sera le rapport entre sa texture, sa solidité propre et ce que je veux y déposer qui jouera. Il en va de même avec la capacité des hôpitaux qui savent nous dire le moment où ils ne contiennent plus les choses. Tant de paramètres jouent.

Le point d’équilibre est l’angle aigu de la complexité.

Elle n’est pas mal ma formule. Mais mon orgueil pourrait vite la rendre ridicule !

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Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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