Émile au petit déjeuner

Comme j’ai entrepris de relire les Rougon-Macquart dans l’ordre, chaque matin je petit-déjeune avec Émile Zola.

J’oublie l’actualité du Monde

Je vais en avoir pour un moment. La série que je possède à la maison a été publiée par la société coopérative des Éditions Rencontre en 1960. « Ce club de livres lausannois vendait près de 6 millions de volumes dans toute la francophonie. Né d’une revue littéraire de gauche, il a connu un succès fulgurant et un déclin spectaculaire. » C’est ce que je découvre dans ce vieil article du Temps.

À la maison chaque volume porte le tampon du couple que formaient encore mes parents. L’initiale du père avant celle de la mère.

Jolie édition dont le papier a jauni et l’encre quelque peu pâli. Il faut lire sous la lumière.

J’en avais lu quelques titres, mais jamais dans l’ordre.

Cette fois, comme un défi, j’ai donc entrepris de tout relire dans l’ordre.

Ne pas commencer par écouter l’actualité du Monde

Alors que pendant des années, sciemment, je commençais ma journée en écoutant ou regardant les informations chaque matin, j’ai pris le parti de mettre à distance ce flot plus stressant que réjouissant.

J’attends donc dorénavant la mi-journée, voir le soir, pour m’informer de ce qu’il se passe et quels derniers scandales agitent les médias.

Je ne m’en porte que mieux, même si je retrouve dans le monde que décrit Zola tant de similitudes avec le nôtre…

Mais que n’ai-je pensé plus tôt à me préserver ainsi de l’actualité ? Il n’y a pas toujours d’urgence à savoir. Les nouvelles les plus graves, on sait toujours. Même sans télévision ni radio.

Les parents n’avaient pas tout lu !

Moi qui pensais naïvement qu’ils avaient pris le temps de tout lire, j’ai eu la preuve qu’ils avaient au moins « sauté des pages ». Celles qu’il m’a fallu séparer au coupe-papier car elles restaient attachées entre elles.

Je ne vis jamais ma mère prendre l’un de ces livres en mains. Mais depuis petit, je les ai toujours connus, bien rangés dans la bibliothèque. Ils sont dans mon bureau aujourd’hui.

Les revisiter c’est un peu de mon enfance que je tiens entre les mains.

Ça reste actuel !

Bien sûr le style n’est pas égal d’un roman à l’autre. Certains passages font des concessions au feuilleton. Mais il y a des moments extraordinaires. Les portraits. Celui de Napoléon III par exemple (dans La Curée ? ) est d’une cruauté et d’une précision formidables. Les descriptions peuvent être longues et sembler fastidieuses. Quand dans Le ventre de Paris, Zola décrit avec force détails la viande, le poisson ou les légumes des halles, cela pourrait sembler longuet. Plusieurs pages parfois. Pourtant ce sont comme des peintures. Des images fortes qui frappent l’esprit. Tout y est. Même les odeurs.

La description des villes comme des campagnes, des mœurs comme de la vie politique, tout y est si précis que l’on touche du doigt l’Histoire. Tout y est si actuel, que l’on retrouve les hommes dans leur psychologie. Une beau travail de sociologue avant l’heure.

Et puis cette histoire qui se déroule sur plus de vingt volumes est une belle épopée. Un vrai courage d’écrivain. Tenace, précis. Du grand ciné . Toute l’époque nous semble alors si proche, si vivante.

Germinal

Présentée comme un grand évènement, je n’ai pas tenu jusqu’à la fin du premier épisode de la série présentée cette année à la télévision. En peu de minutes, j’y ai connu une double déception : tout est convenu dans la mise en scène. Les acteurs font ce qu’ils peuvent. Mais ils ne sont pas à la hauteur de l’œuvre. Surtout, le pire, c’est cette façon d’avoir voulu moderniser la langue qui rend les dialogues ridicules en leur faisant perdre toute crédibilité. On n’était pas obligé de restituer les accents de l’époque et les r qui roulaient… cela aurait-eu pourtant une sacré gueule… mais quel mépris du public que penser qu’abaisser la langue était rendre l’histoire accessible !

Bref, il faut se dire que le roman se passe très bien des adaptations au cinéma ou à la téloche. En tout cas surtout de cette dernière. Il faut donc aller au roman pour y trouver de vraies émotions.

Je ne sais pourquoi, je pense soudain aux usines de cigares, à Cuba, où perchés sur de hautes chaises, des lecteurs permettaient aux travailleurs d’entendre les grands chefs d’œuvre de la littérature. Ce n’était pas le pire du communisme !

Lire m’est un besoin physique

Si vous voulez m’empêcher de vivre, empêchez-moi de lire. C’est un besoin aussi naturel que celui de m’alimenter.

D’ailleurs depuis gamin, j’adore lire en buvant ou mangeant. Ce qui n’est pas bon pour le régime ni pour les pages… Il y a des périodes où je lis moins, ou je cède à la facilité des écrans… et puis vient ce moment où le manque se fait sentir. J’en tremble presque. Une sorte d’hypoglycémie de littérature…

Je retrouve alors ce plaisir qui vient de l’enfance. Une fois que je suis embarqué, la lecture me conduit et me nourrit l’esprit mieux qu’un rêve. Elle m’emplit. C’est banal de l’écrire. Pourtant…

Et j’admire ce qu’elle ose dire. Et j’aimerai toujours sa force à nous faire mieux comprendre le monde et aimer les hommes.

Et chaque matin, lorsque j’ouvre un volume de mon « feuilleton » de papier, je retrouve le souffle lointain d’Émile. Et j’aurais bien aimé pouvoir converser avec lui. Il est tellement vivant. Un rien nous sépare.

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Catégorisé comme Blogue

Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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