Il y a vingt ans

Il y a vingt-ans déjà. J’étais enseignant en classe de CM2. C’était à Paris dans la seule école à ma connaissance à l’époque, à jouxter mur à mur une mosquée.

La misère, les squats, la drogue venaient lécher la façade de l’école.

Nombre de mômes ne restaient pas à la cantine et leur repas c’était au mieux un paquet de chips acheté à la boulangerie du coin. Un jour je raconterai les deux années passées là. Ce furent mes derniers élèves.

Le 11 septembre j’étais en classe. La rumeur de l’attentat est venue, je ne sais comment, dans la cour , en début d’après-midi, où j’étais de service de surveillance. Quelque chose d’électrique avait traversé les jeux des enfants. Des questions. À l’époque pas de réseaux sociaux ou de portables pour raconter.

Le lendemain, c’était mercredi. Pas d’école. Mais en arrivant dans la classe le jeudi matin, je découvris un énorme « Vive Ben Laden ! » écrit au tableau par une main d’enfant qui avait réussi à s’introduire habilement, peut-être la veille, malgré la porte fermée à clé.

Je choisis de ne pas effacer tout de suite l’inscription, mais d’en parler aux élèves. Je ne cherchai pas le coupable.

Dans le débat engagé, certains se réjouissaient que les américains soient punis. Ils répétaient le discours entendu dans le quartier. L’influence intégriste était forte. Terrible formatage des esprits.

J’étais déjà connu dans l’école mais ce groupe d’élèves, je les connaissais depuis quelques jours seulement. La confiance qu’ils pouvaient avoir en moi était toute relative.

Le seul moyen que je trouvai pour faire évoluer le point de vue des enfants, ce fut de parler des victimes, des familles, des enfants. Puisque nous avions des tours pas loin de l’école, de transposer. De nous imaginer à la place des victimes. Ce n’était pas le moment de la minute de silence proprement dite, prévue si ma mémoire est bonne le lendemain.

Mais je leur ai demandé de penser chacun pour soi à ce moment.

C’est une fille qui la première qui a rompu le silence et a dit : « Mais c’est injuste, les enfants, ils sont pour rien là dedans ! »
Je ne me souviens plus de son prénom, mais je vois encore son visage à la peau translucide, ses yeux qui brillaient à cause des larmes qui venaient… Sa réaction fut suivie des « Ah ouais, ça s’fait pas quand même !« 

J’avais renversé l’opinion au moins provisoirement. Il faudrait y revenir ensuite.

Alors j’ai pu effacer l’inscription et laver le tableau à l’éponge et malgré tout nous avons pu dérouler la journée.

Quand je pense à présent que ces élèves ont plus de trente ans aujourd’hui… et j’ai parfois des nouvelles notamment de l’un d’entre eux, devenu boulanger … à New-York.

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Par Vincent Breton

Après avoir travaillé longtemps dans l'Éducation nationale, Vincent Breton anime le site "L'écriveur" https://vincentbreton.fr et le site Numérilibre https://numérilibre.fr (site de celles et ceux qui s'intéressent au logiciel libre)

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