Vincent Breton enfant

Avocat pacifiste

Quand j’étais petit je ne me voyais pas du tout maître d’école. Je n’y pensais pas.

Vers l’âge de huit ans, huit ans et demi, à cet âge là chaque mois compte, avant de vouloir m’engager comme chauffeur de bus (oui mais chauffeur de bus rural), avant de me voir diriger une troupe de théâtre, je voulais devenir avocat pacifiste.

C’était très sérieux, parfaitement pensé, parfaitement posé du côté de valeurs que je vivais intensément.
Personne dans mon entourage ne m’avait mis cela dans la tête. Je lisais, je regardais la télévision…

C’était vraiment ce que je voulais devenir. Quitte à faire de longues études.

C’est à cet âge que choqué par le journal télévisé montrant des casques bleus allant taper sur des gens sous prétexte de faire la paix, choqué par cette succession d’images de guerre qui nous parvenaient en noir et blanc, j’écrivis mon indignation au président de la République de l’époque.

Ça remonte un peu, oui je sais, ce n’est pas très délicat de le souligner.

Je crois bien que ma mère eut un peu peur, dès fois que les renseignements généraux imaginent que sa main avait tenu la mienne mais j’avais fait corriger mon orthographe et mon courrier était posé et très poli. Il partit donc, à l’époque on avait droit à la franchise postale pour écrire aux administrations et aux grands élus.
Dans ma naïveté enfantine je pensais sûrement -étais-je si naïf ? peut-être pas – qu’il suffisait justement aux grands de ce monde d’intervenir pour aller calmer les soldats, un peu comme un maître calme une bagarre dans la cour de l’école. Mais l’idée que des hommes puissent se faire la guerre m’était déjà parfaitement insupportable, viscéralement insupportable.

On ne s’imagine pas comment un enfant peut être animé d’empathie et d’indignation face à l’injustice. Je trouvais cela fou, insupportable d’autant plus que mes grands parents m’avaient raconté la guerre…

Je n’aimais pas les disputes, je n’aimais pas les bagarres, je n’aimais pas la violence et si avec mon ami d’enfance nous nous engueulions parfois, c’était à coup d’insultes inventées du style “espèce de bachibouzouk à la crème de framboise”...

Avocat, je ne sais si c’était d’en avoir parlé à “une grande de quinze ans”, Claire, amie de la famille, qui se voyait déjà ténor du barreau. Peut-être bien que ça venait des lectures, des histoires de gosses pauvres qui ont des ennuis. Dickens n’était pas loin… mais très vite, je conçus l’idée qu’en devenant avocat pacifiste j’allais intervenir pour aller faire la paix. Je ne connaissais ni le mot de diplomate, ni celui de médiateur mais c’était bien un peu ça… Il fallait aller les raisonner. J’avais (déjà et malgré tout) foi en l’humain même si je trouvais les adultes fous et inconséquents.

Le président de la République me fit répondre par son chef de cabinet que mon courrier avait retenu toute son attention et qu’il m’en remerciait, ce chef de cabinet était un préfet qu’avait connu l’un de mes grands pères. La signature fit impression, ce n’était donc pas un faux… Ma petite sœur gribouilla la lettre en dessinant dessus. Je ne suis pas certain que mon influence fut décisive sur la politique étrangère du pays… mais cet idéal de môme c’était peut-être aussi d’avoir par trop intégré la devise républicaine jusqu’au troisième de ses termes…

Je me souvenais de mon enfance, observant avec un rien de distance en ce moment notre chère société médiatique -et pas besoin d’aller au delà des frontières-, avec ce climat de zizanie, de guerre civile où l’art de la dispute se nourrit chaque matin de ressentiment, je me disais que nous aurions bien besoin d’un avocat pacifiste.
Un Gandhi ou une Gandhette bien sûr, un Martin Luther King, un Victor Hugo ou une Victorine Hughette … prenez qui vous voulez, mais une voix suffisamment forte, convaincante et apaisante qui soit capable de s’imposer et de dire haut et fort : “Stop ! ça suffit ! vous n’avez pas fini d’aller vous chercher chaque matin un nouvel objet pour s’opposer, se déchirer, se mettre en cause bien au delà des idées et des actes ? Vous ne pourriez pas vous placer cinq minutes dans la peau de celui que vous invectivez outrageusement ? Pensez-vous vraiment utile d’en passer par le conflit ouvert, après les insultes peut-être les coups ,tout ça le plus souvent sur une phrase de travers, un mot de trop… une posture…? Tout est à présent sujet à polémique, mise en cause, attaque. On s’invective, on s’empoigne, on se balance des mots et des amalgames dans lesquels on pense réduire l’adversaire. Toute nuance est devenue suspecte, toute écoute de l’autre vile collaboration… Ne pas être pour, c’est être contre. Chacun est sommé d’avoir un avis, une position, au risque de se retrouver sur la liste à blacklister... ou de se faire trancher la gorge.

Ou de se faire trancher la gorge.

Et il me vient en incise une histoire qui date de l’occupation : mon grand-père maternel ayant été fait prisonnier, ma grand-mère avait dû fuir en zone libre avec ses gamins dans une région où personne ne les connaissait. Se débrouillant pour faire bouillir la marmite avec de très petits enfants, il est vrai que ma grand-mère n’était pas engagée dans l’action ni d’un bord, ni de l’autre. Elle apprit un beau jour, que parce qu’étrangère à la région, elle s’était à la fois retrouvée sur les listes de la milice (seraient pas des juifs en fuite ? ) mais aussi des résistants (c’est pas louche ces blonds ? seraient pas des boches ? ).

Aujourd’hui certains font des listes et promettent vengeance. C’est si bon d’avoir un ennemi, faire la guerre occupe l’esprit…

Par les temps qui courent, sans renoncer à l’esprit critique, sans tout mélanger… il serait bon que nous nous calmions tous, que nous cessions d’aboyer à chaque polémique, que nous allions regarder le fond des choses. Combien de ces débats se tiennent d’ailleurs aujourd’hui sans jamais que les intéressés ne soient invités à s’exprimer, expliquer… pourquoi nous parle-t-on tant de choses que l’on ne nous montre jamais ?

Sans minimiser, sans mettre la poussière sous le tapis, se demander juste si ajouter du bruit au bruit aide à mieux nous comprendre et à résoudre les problèmes.

Parce que les amis, sauf à nous entre-tuer, il nous faudra bien vivre ensemble.

Paix et fraternité ! (non non c’est pas une grossièreté)

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